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Une vie au grand galop

9 juillet 2021
par  Sabine Leva
( Tout... sauf le virus ! , Presse écrite )

La raison de vivre de Corinne, après sa famille, ce sont les chevaux. Au fil du temps, sa passion est toujours restée intacte. Malgré tous les obstacles rencontrés, elle a réussi à concrétiser ses rêves.

Comment est née ta passion ?

Petite déjà, de ma plus belle écriture, j’écrivais dans un carnet multicolore mon rêve le plus cher : « avoir un cheval ». Il représente pour moi l’animal noble par excellence depuis la nuit des temps. Avec mes parents, nous allions tous les week-ends dans une maison de campagne à Harre, dans la Province du Luxembourg. J’appris qu’il y avait un manège tout près de chez nous. Du coup, du haut de mes 12 ans, je m’y rendais tous les samedis et dimanches dès 7 h 30 du matin. Je m’occupais des boxes, je brossais les chevaux, les nourrissais. J’ai commencé à faire des balades. Puis j’ai changé de manège, appris le dressage, le saut d’obstacle. Très vite, je me suis aperçue que souvent dans le monde équin, l’argent règne en maître. Les propriétaires des cercles équestres achètent des chevaux, puis les revendent. J’aime tous mes chers compagnons à quatre pattes, mais pratiquer le sport équestre, c’est créer une équipe et une véritable synergie avec son partenaire. Cela prend du temps. Si le manège vend le cheval auquel nous nous sommes attachés, ce n’est pas facile. Il arrive aussi que des cavaliers inexpérimentés fassent de l’équitation de manière inadéquate avec le cheval qu’on a l’habitude de travailler et cela peut être dangereux. J’avais beaucoup d’amies dans le milieu. Certaines avaient des chevaux et besoin de cavaliers confirmés pour les monter. Elles m’ont appelée. Pendant plusieurs années, j’ai ainsi monté des chevaux pour une amie qui est devenue vétérinaire à Bastogne. Elle souhaitait même m’en donner un, mais mes parents n’ont pas accepté. À l’époque, je n’avais pas de voiture pour venir m’en occuper à la campagne. Cela a été une énorme déception.

As-tu eu des expériences difficiles dans le monde de l’équitation ?

Pour assouvir ma passion, je montais des chevaux chez les marchands. Ils achetaient un cheval, et dès que celui-ci descendait du van, je l’essayais. Si les acheteurs n’avaient pas assez d’expérience, je leur donnais aussi des cours. Un jour, le marchand me fit rentrer dans sa maison. Il regardait un film pornographique. Je voulus m’éclipser et l’attendre dehors. C’est alors qu’il me proposa de jouer dans ce genre de film pour pouvoir m’acheter le cheval dont je rêvais. Suite à cette histoire, je n’ai plus jamais été dans cet endroit que j’adorais, où je connaissais toute la famille et où je m’étais beaucoup investie. Cela a été une grande désillusion. Une autre fois, un gros propriétaire de chevaux m’a proposé de venir chez lui « m’arranger » pour avoir un cheval à bon prix, mais je n’ai jamais cédé à ce genre de combine.

Comment as-tu pu concrétiser ton rêve ?

Lors de mes études d’éducatrice, j’ai réalisé un stage en hippothérapie. J’y ai rencontré un maréchal ferrant qui cherchait à donner sa jument à une personne qui en prendrait bien soin. J’avais 21 ans et cela a été mon premier cheval. Nous ne nous sommes pas choisis, mais cela s’est très bien passé. Je savais comment m’occuper d’un cheval. Il y avait un box à la maison de campagne, mais comme elle était louée, je faisais le trajet tous les jours depuis Liège, car je ne voulais pas qu’il aille dans un manège. Un cheval, il doit être libre, il doit pouvoir avoir de l’espace pour courir, et de l’herbe pour manger ou du foin quand il n’y a plus d’herbe. J’ai commencé à faire des balades avec lui tous les jours. Monter à cru (sans selle) dans les bois, pour moi c’est la liberté, l’évasion, la passion, le bonheur. Après, j’ai rencontré mon premier mari, je lui ai transmis le virus, il a acheté une jument, il est ensuite devenu maréchal ferrant. Mon second conjoint était moniteur de plongée, à laquelle il m’a initiée, mais je lui ai dit que mes chevaux passeraient toujours avant. Au départ, il ne comprenait pas bien ma passion, mais maintenant, il est presque aussi fou des chevaux que moi.

Quelles sont les difficultés inhérentes à cette passion ?

Un cheval nécessite beaucoup de temps, et d’entretien. Il ne faut pas être fainéant. Sinon, il ne sera pas bien, et nous serons malheureux de travailler. En plus de l’entretien des clôtures, des boxes, nos compagnons nécessitent souvent des soins. Un de mes chevaux a eu les tendons déchirés avec des fils barbelés et est resté 43 jours au CHU. J’allais le voir tous les jours. Après, quand il est revenu, il a fallu faire les pansements. Quand le cheval est malade ou se blesse, il faut tout de suite pouvoir, dans l’urgence, connaître le budget que nous sommes d’accord d’engager. Récemment, un de mes chevaux a eu des coliques et le prix de l’opération était de 5000 euros sans aucune certitude de réussite. Il faut aussi savoir décider d’un budget pour les médicaments. Nous devons être conscients de nos limites budgétaires pour ne pas nous endetter.

Il peut arriver aussi que les chevaux s’enfuient. Nous devons alors parcourir les bois pendant des heures à leur recherche.

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© Sabine Leva

Est-ce une passion dangereuse ?

Oui bien sûr. J’ai une amie dont le cheval s’est retourné quand elle montait. Elle est tombée sur un mur. Elle a été admise aux soins intensifs au CHU à Liège et a subi une grave opération à la tête. Elle a dû tout réapprendre, à parler, à manger, à marcher. Elle avait 16 ans. Toute sa vie a changé suite à cette chute, ce n’était plus la même personne. À cette époque, je montais une jument de course et quand j’étais sur mon cheval, j’avais le flash de mon amie dans son lit d’hôpital. Mon conjoint m’a dit qu’il fallait surmonter cette épreuve et je l’ai fait.

Un jour, j’étais en balade avec ma première jument à Werbomont, quand, tout à coup, ma monture s’est enfoncée jusqu’au ventre dans des marécages. J’ai eu le réflexe de la talonner, elle a trouvé la force de ressortir. Une autre fois, c’est le cheval d’une amie, qui s’est enfoncé. Elle s’est jetée sur l’herbe, et a réussi à le récupérer.

Parfois, pour avoir plus de facilités avec leurs bêtes, les fermiers s’approprient des chemins publics pour réunir des prés. La dernière fois, je suivais un sentier indiqué par le GPS, puis d’un coup, il s’arrête devant une prairie. Le chemin était trop étroit pour faire demi-tour. J’ai dû déterrer un piquet que j’ai couché par terre pour écraser le barbelé tout en maintenant mon cheval pour qu’il soit calme. Dans ce cas, sa sécurité passe avant la mienne. Je ne voulais pas qu’il s’échappe ou se fasse mal. S’il y avait des vaches dans la prairie, il ne fallait pas non plus qu’elles puissent s’enfuir. Dans l’opération, je me suis abîmé les ligaments du genou.

Une grande difficulté aussi, ce sont les fils barbelés abandonnés sur les chemins, car si le cheval marche dessus, il peut être gravement blessé, réagir et mettre en danger le cavalier.

Par exemple, je pars souvent « à cru », je fonce ventre à terre à 45 km/heure comme un indien. Si mon heure est là, c’est ma destinée. Je suis tombée deux fois en essayant de monter sur mon cheval. Une fois, je voulais acheter une magnifique jument arabe égyptienne. Je vais chez la propriétaire pour la seller, mais je n’y arrive pas. Je demande à un copain qui a un étalon arabe de m’aider. Il réussit là où j’avais échoué, et l’a fait tourner. Il me proposa de la monter d’abord, mais je refusai. Si j’achète un cheval, ce n’est pas pour faire prendre le risque à quelqu’un d’autre. J’essayai de me mettre en selle, mais je n’étais pas encore assise, que la jument s’est cabrée. Elle m’est retombée dessus et est restée couchée sur moi. Mon ami riait, il ne s’était pas rendu compte que j’avais mal. Il m’a conduite à l’hôpital des Bruyères, et là ils ont dû m’opérer, car j’avais trois vertèbres cassées.

L’année passée, mon étalon est parti au galop quand je me suis hissée sur lui, voulant épater la jument de mon amie. Je me suis de nouveau abîmée quelques vertèbres.

Qu’est ce que toutes ces années d’expérience t’ont appris sur les chevaux ?

Chacun a ses propres règles, mais j’ai un principe, quand je monte mon cheval, celui-ci doit me faire confiance et doit passer partout où je l’emmène. Par exemple, si à un moment donné, il ne veut pas franchir une flaque d’eau, même si je dois attendre une heure, je ne fais pas de compromis. Évidemment, je ne vais pas dans des lieux dangereux pour mon compagnon et après, j’établis une relation « donnant donnant » avec lui, avec amour et gentillesse. Je lui accorde une certaine liberté, sous contrôle. Le cheval doit sentir que nous sommes plus forts que lui, et nous devons nous en convaincre, ne jamais avoir peur, sinon tout est perdu. Il ne faut pas le laisser gagner. Mais, malgré tout, un cheval peut toujours déraper. Nous jouons constamment avec le danger.

Quels sont tes plus beaux souvenirs ?

Les chevaux m’ont permis d’avoir des amitiés magnifiques, et certaines étaient inattendues. Je ne suis pas timide du tout. Un jour, lors d’une balade avec mon fils du côté de Jevigné, nous sommes rentrés dans la cour d’une maison. Nous avons demandé s’ils pouvaient remplir notre gourde et nous donner une tranche de pain, car en randonnée, nous partons avec le minimum. Nous avons été accueillis comme des rois. Ils avaient un beau parking avec des anneaux. Ils nous ont dit d’y mettre les chevaux. Ils ont installé une table dehors et sont arrivés avec du saumon, du fromage et du pain. Nous avons partagé le repas avec eux, c’est un souvenir inoubliable.

Une autre fois, je ne trouvais plus ma petite fille âgée de 2 ans et demi. Je l’ai retrouvée assise sur le foin dans le box avec la tête de mon hongre (étalon castré) entre les mains. C’était une image magnifique. Elle savait qu’elle pouvait y aller sans danger.

Pour habituer un cheval à la circulation, je suis allée avec lui acheter un paquet de frites à Fléron. Le commerçant n’en revenait pas. Il m’a dit « un monsieur est déjà venu en chercher en Corvette, mais à cheval, cela n’était jamais arrivé ».

À 47 ans, peut-on dire que ton amour pour les chevaux est toujours aussi intense qu’au début ?

Je peux dire que dans ma passion, mon caractère optimiste et fonceur m’a permis de garder le cap malgré toutes les difficultés et mes chutes. Même si je suis un peu plus prudente, les chevaux sont ma liberté, ma bouffée d’oxygène, mes vacances, ma thérapie physique et psychologique, en un mot ma source de vie.

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