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Une boutique où on sait tout des objets qu’on achète

16 juillet 2021
par  Sophie Mignon
( Tout... sauf le virus ! , Presse écrite )

Dans sa boutique, en province du Luxembourg, Ygaëlle Dupriez connaît la trajectoire de chacun des objets qu’elle vend. De la matière première, la manière dont elle est cultivée, récoltée, traitée, à la fabrication, par qui, dans quelles conditions. Des articles éthiques et traçables de A à Z.

Le déclic est venu des lingettes réutilisables. Ces petits carrés de tissu tout doux qui remplacent les cotons jetables et toute la panoplie de serviettes hygiéniques et autres lingettes pour bébé ont eu le don d’énerver Ygaëlle quand elle en a découvert la face cachée. « Ça semble être la bonne idée : on va réduire son emprunte écologique et en plus, c’est souvent cousu par des couturières locales. Mais le tissu employé est un tissu de fast fashion venant du Pakistan en grande majorité et le côté doux est en fibre de bambou, ce qui est une catastrophe écologique. Enormément de personnes, dont moi, pensent ainsi faire un bon geste. Or, ce bon geste continue de s’appuyer sur l’exploitation des êtres humains et de la planète. »

C’est là qu’est née l’envie d’Ygäelle de vendre dans sa petite boutique de Lahage, en province du Luxembourg, des produits dont elle savait tout, de l’origine de la matière première au lieu de production. « Mon propos, c’est l’information sur le produit », explique cette productrice de laines wallonnes, qui a toujours été sensible aux processus de transformation. « On n’imagine pas le nombre de produits pour lesquels l’information est fausse. » La quinquagénaire a choisi de vendre des objets du quotidien : art de la table, coussins, plaids et tapis, vêtements, maroquinerie et autres ustensiles de DIY, comme des tissus et feutres, des aquarelles ou des kits de fabrication de lampadaires en laine, par exemple.

En visite à la fabrique de tapis berbères

Mais dans un système de production et de vente industrialisé et mondialisé, tracer un objet de A à Z n’est pas chose aisée. Certaines marques se disent Made in Belgium quand elles sont, en réalité, conçues, dessinées en Belgique mais fabriquées en Chine, avec un tissu cultivé au Pakistan. D’autres annoncent des produits en matériaux recyclés, dont il est impossible de retrouver la trace. Et Ygaëlle s’est cassé les dents à quelques reprises. Tombant sur des entreprises qui ne disposent d’aucune information sur ses produits ou ne connaissant que les processus de fabrication mais pas les matières premières. « C’est très difficile ! C’est ainsi qu’une partie des produits que je propose sont artisanaux, parce que c’est plus facile. Mais mon souhait est de montrer qu’il est possible d’avoir des objets de série, voire industriels, traçables. »

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Ygaëlle Dupriez - Coccinelles et Compagnie.
Sophie Mignon

Aujourd’hui souvent très opaque, aussi bien en terme de travail que de matières premières, la production industrielle a un impact énorme sur l’environnement. « Les entreprises qui collectent les textiles dans les bulles ont de plus en plus de matières synthétiques, qui sont soit de trop mauvaise qualité pour être réemployées, soit impossibles à recycler. Que faire de toute cette masse de vêtements dont ils doivent payer la destruction ? » Une entreprise belge collecte ces vêtements, en déchiquette les fibres et en crée du fil qui est ensuite tissé et cousu au Maroc. « J’ai le nom de l’usine et des photos », souligne la gérante.

Pour s’assurer de l’origine des produits qu’elle vend chez Coccinelles et Compagnie et sur sa boutique en ligne, Ygaëlle va loin. Dans la recherche d’informations et dans le monde. Elle s’est rendue jusque dans le Moyen Atlas marocain, où des femmes, réunies en coopérative, tissent à partir de la laine des troupeaux de montagne les tapis berbères qu’elle vend à Lahage. Elle vend des sandales du Kenya, issues du savoir-faire ancestral des nomades Masaï, faites en cuir de vache, de taureau et de chèvre avec un tannage végétal.

Faute de preuves

Il y a des sacs de berger devenus accessoires de mode, des tubes d’aquarelle et de pigments extraits de plantes cultivées et glanées à Nivelles, des produits en chanvre, de la vaisselle tournée par des céramistes belges, des boucles d’oreille en bois de récup’, des livres d’auteurs belges imprimés en Belgique selon des principes écologiques et, bien sûr, de la laine.

Toutefois, même quand on cherche à concevoir des objets 100% éthiques, on se retrouve parfois à buter sur quelque chose. Une pièce, un détail, une étape. Ygaëlle, elle-même, a été confrontée aux limites du système. « Il y a deux produits pour lesquels je n’ai pas toute l’information », admet-elle. « Mais je les vends tout de même parce que j’ai estimé que j’avais suffisamment d’informations et que je sais expliqué pourquoi je n’ai pas toute l’information. Ensuite, mes questions ont souvent poussé le producteur à lui-même faire des recherches. » Par exemple, la gérante ignore d’où exactement en Inde viennent les petites perles brodées sur certains modèles de sandales. « C’est à la marge du produit et c’est un produit fabriqué de manière éthique. On est tous confrontés au manque d’information. Mais je reste transparente à ce sujet. Je veux toujours aller au plus proche du concept que j’ai voulu et qui est assez unique. »

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