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Un livre pour s’y retrouver, puis se perdre, dans l’écoféminisme

3 février 2021
par  Catherine Joie
( Tout... sauf le virus ! , Presse écrite )

Jeanne Burgart Goutal signe l’ouvrage « Être écoféministe, théories et pratiques », aux éditions L’Echappée (collection versus). Le nombre de militantes, autrices et chercheuses écoféministes, de tous bords, citées dans cet ouvrage, semble infini. C’est tant mieux : l’écoféminisme n’a pas de définition unique. Ce livre les rassemble toutes.

D’où vient l’écoféminisme ? Où va-t-il ? Que propose ce courant de pensée et ce mouvement militant qui marque son retour aujourd’hui, en luttant simultanément contre les discriminations de genre, de race, de classe, et contre la destruction de l’environnement par l’espèce humaine ?

Si vous cherchez un ouvrage pour vous résumer l’écoféminisme en quelques phrases clefs, et limiter ce mouvement de fond à quelques citations phares, ce livre ne sera pas le bon. Si, au contraire, vous souhaitez suivre une autrice particulièrement bien documentée dans les méandres de l’intersection entre l’écologie et le féminisme, des années 1960 à aujourd’hui, lire cet essai est une expérience à mener. Au risque de se perdre, parfois, et d’avoir le sentiment que l’autrice tourne un peu en rond, parce qu’elle cherche et ne trouve pas de réponse à ses questionnements.

« Herstory » plutôt que « History »

« Être écoféministe, théories et pratiques », écrit par Jeanne Burgart Goutal et publié au début de l’année 2020, est un livre de 300 pages, scindé en deux volets bien distincts. Le premier est théorique : il s’agit d’une chronologie du mouvement écoféministe intitulée « Herstory », en opposition à « History », contenant le pronom masculin « his ». Le second volet relève davantage du reportage : Jeanne Burgart Goutal se frotte au terrain écoféministe, en France et surtout en Inde, pour en déceler les fonctionnements, les motivations et les contradictions.

L’ambition première de l’autrice, affichée d’entrée de jeu, était de cartographier l’écoféminisme. Faute d’y parvenir, parce qu’il rassemble trop de variations internes, Jeanne Burgart Goutal opte finalement pour une approche chronologique.
On démarre ainsi en 1962, avec la parution de l’ouvrage « Silent Spring » (Printemps silencieux) de Rachel Carson, biologiste américaine et lanceuse d’alerte sur les dommages provoqués par l’usage intensif de pesticides. On arrive ensuite en 1974, en France, lorsque le terme « écoféminisme » fait sa première apparition dans le monde francophone. Il est employé par Françoise d’Eaubonne, féministe dite « radicale ». Elle choisit ce terme pour faire office de synonyme du « féminisme de vie ».

Plus mystique aux États-Unis qu’en France

Les bonds entre les États-Unis et les deux Amériques, la France et l’Europe sont incessants tout au long de la chronologie rédigée par Jeanne Burgart Goutal. A raison : l’écoféminisme a évolué différemment de part et d’autre de l’Atlantique. On comprend que l’écoféminisme « nord-américain » fut, jusqu’aux années 1990, plus volontairement mystique et franc sur l’existence de connexions privilégiées entre les femmes et la nature. A l’inverse, écrit Jeanne Burgart Goutal, « les féministes françaises, imprégnées de la pensée de Simone de Beauvoir, se méfient bien trop de l’idée de « nature » pour s’engouffrer pleinement dans la direction de l’écoféminisme. Elles ne saisissent donc pas les perches que leur tendent les écologistes. »

Après la période que l’autrice de l’ouvrage surnomme « le déclin », qui court de 1995 à 2015, et qui correspond à une « dépolitisation du mouvement féministe », l’écoféminisme semble aujourd’hui être de retour et cette fois, sans distinction nette entre deux régions du globe. Les définitions générales bâties sont d’ailleurs toujours valables pour définir l’essence du mouvement, aujourd’hui. Ainsi :
- « Être écoféministe, c’est voir des liens entre l’exploitation et la brutalisation de la terre et de ses populations d’un côté, et la violence physique, économique et psychologique perpétrée quotidiennement envers les femmes. » (D’après le premier collectif nord-américain Woman and Life on Earth)
- « L’oppression des femmes et la destruction de la planète ne sont pas deux phénomènes distincts, mais deux formes de la même violence. » (Mary Judith Ress, théologienne écoféministe chilienne)
- Être écoféministe, c’est « affirmer une relation intersectionnelle entre le racisme, le spécisme, le colonialisme, le capitalisme et le modèle mécaniste de la science moderne ». (Greta Gaard, philosophe écoféministe américaine)

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Jeanne Burgat Goutal, autrice du livre "Etre ecofeministe, theories et pratiques", est une chercheuse française, agrégée en philosophie et professeure de yoga. Depuis 10 ans, elle mène des recherches sur l’ecofeminisme.
© Catherine Joie
Lutter contre toutes les dominations

La convergence des luttes – contre le sexisme, le racisme, le spécisme, le capitalisme, le classisme… Bref, tous les rapports de domination – est donc l’essence de l’écoféminisme, en théorie du moins. En pratique, que cela donne-t-il concrètement ? Jeanne Burgart Goutal a surtout choisi de creuser cette question en Inde, dans la communauté ouvertement écoféministe Navdanya, portée à l’international par Vandana Shiva, activiste et philosophe indienne connue pour son combat contre Monsanto.

C’est dans cette partie du livre que Jeanne Burgart Goutal nous semble se perdre, ou tourner en rond. L’objectif de ses recherches en Inde est pertinent : comprendre l’écoféminisme « dans la vraie vie », hors des livres. Les réponses qu’elles trouvent (ou non) en Inde sont chargées de nuances et d’ambiguïté, et renvoient presque à la « nébuleuse » dont elle parle en début d’ouvrage pour décrire l’écoféminisme du siècle dernier.

En bibliothèque

Cependant, le livre dans son ensemble est tellement chargé en références littéraires, féministes et écologiques, que les lectrices.teurs devraient y trouver de quoi se forger leur opinion sur l’écoféminisme. Outre la transparence vis-à-vis du temps passé en bibliothèque, à lire les textes des militantes écoféministes plus ou moins contemporaines, Jeanne Burgart Goutal alterne dans son écriture des passages écrits de sa part et des larges extraits tirés des ouvrages des autrices citées - ce qui a le grand avantage de nous amener au plus proche des autrices.

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