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« Touche pas à mes études »

26 mars 2021
par  Marie Tihon
( Photo , Tout... sauf le virus ! )

Le 4 juin 2020, la Cour constitutionnelle valide l’interdiction de porter des signes convictionnels visibles dans la haute école Francisco Ferrer de la Ville de Bruxelles. Des étudiantes qui portent le foulard se mobilisent contre cet arrêt qu’elles jugent contraire à leurs droits fondamentaux. Avec le slogan « touche pas à mes études », elles dénoncent l’impact désastreux de cette exclusion sur leur avenir et luttent pour un enseignement plus inclusif.

Ces étudiantes photographiées devant des bâtiments liés à leur parcours scolaire, créent des collectifs, organisent des manifestations avec la campagne #HijabisFightBack, et militent sur les réseaux sociaux pour les droits des femmes. Leur combat sera finalement entendu puisque le 16 janvier dernier, Wallonie-Bruxelles Enseignement (WBE) déclare que le port du foulard sera autorisé dans son réseau dès la rentrée académique en 2021. Cinq hautes écoles, cinq écoles supérieures des arts et 29 établissements de promotion sociale devront ainsi adapter leur règlement d’ordre intérieur. Les principales concernées saluent cette décision et estiment qu’il s’agit d’une première victoire en faveur de l’accès à l’éducation sans discrimination. Toutefois, leur engagement se poursuit car ces étudiantes espèrent à présent que d’autres écoles du supérieur lèveront l’interdiction de leur règlement intérieur, à l’instar des universités en Belgique et dans la continuité de cette nouvelle mesure.

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« On est en train de gâcher un potentiel énorme car il existe plein de femmes hyper qualifiées, compétentes et investies à 200 pour cent qui luttent pour obtenir leur diplôme. On ne leur donne pas l’occasion de briller. Pire, on essaie de nous garder en bas de l’échelle. »

Fondatrice de « Belges comme vous » et animatrice scout, Sarah Tulkens-Azami, 22 ans, entame sa première année de Master en droit. Cette étudiante estime qu’en connaissant ses droits elle sera mieux parée pour faire face aux discriminations et pourra ainsi aider les minorités à se faire une place dans la société. Alors qu’elle avait été sélectionnée pour faire des études supérieures dans une école prestigieuse en France, ça a été la désillusion. Aussitôt arrivée dans l’établissement, son professeur titulaire lui demandait de retirer son foulard. Sarah se retrouve aujourd’hui à l’UCL, où elle peut garder son foulard mais sait qu’elle ne pourra prétendre au métier d’avocate. Elle ne peut pas plaider en portant le foulard au barreau. « C’est une réalité difficile à accepter. Plus j’avance, plus je dois faire des concessions et plus je m’interdis de rêver. »

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« J’ai tellement peur que ce que j’ai vécu, d’autres le vivent aussi. L’islamophobie à l’école, c’est insoutenable. Je n’ai pas la possibilité d’étudier où je veux ni de travailler où je veux. »

Salma Faitah, 23 ans, a été accusée de tricherie en plein examen dans un auditoire de l’ULB. Une professeure prétendait que Salma cachait des écouteurs sous son voile. Ce traitement injuste couplé à l’interdiction de porter le foulard lors des Travaux Pratiques au laboratoire affecte sa santé mentale. Ces pressions lui font d’ailleurs perdre toute motivation pour ses études de médecine. Elle qui voulait aider les autres en devenant docteure se résigne à étudier la sociologie. Un tout autre domaine certes, mais qui lui permet également d’aider sa communauté en lui enseignant les outils nécessaires pour continuer à se battre pour la justice. Avec son collectif La 5e Vague, Salma remet en cause les dynamiques de domination de la société.

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« Les études, c’est ce qui m’aide à avancer, c’est comme une béquille, si je n’y ai pas accès c’est tout mon monde qui s’écroule. J’ai l’impression aussi qu’en faisant des études ça compense le fait d’être une femme musulmane étrangère qui porte le foulard. J’étudie pour apprendre de nouvelles compétences et les mettre au service de la société, mais j’en ai ras le bol d’avoir à stresser pour mon futur stage, mon futur job, mon avenir. »

Sarah El Harmoussi, 23 ans, est en dernière année de master en psychologie clinique à l’ULB. Elle a toujours su qu’elle voulait faire des études universitaires et elle se sent épanouie dans cette faculté où il règne bienveillance et ouverture d’esprit. Mais le plus dur pour cette étudiante a été de trouver un stage qui l’accepte comme elle est. Après un an de recherches elle obtient un stage dans une asbl après avoir passé un entretien avec son foulard. Mais un mois après, sa maitre de stage la rappelle pour mentionner qu’elle aurait oublié de la prévenir que le voile était interdit. Choquée, elle décide tout de même de ne pas se laisser abattre et lance un appel sur les réseaux sociaux. Grâce à cette solidarité en ligne, Sarah a pu trouver un stage chez Médecins du Monde. « Je me bats pour l’acceptation de chacun dans sa différence ».

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« En tant que jeune femme qui porte le foulard, j’ai l’impression de ne pas pouvoir être une citoyenne lambda, j’ai ce sentiment de toujours devoir exceller. Viser le plus loin possible et le plus haut pour tomber quelque part de pas trop décevant. »
Souhaila Amri, 24 ans, rêve d’être professeure d’histoire depuis ses 15 ans. Bientôt diplômée d’un double master en gestion culturelle et histoire à l’ULB, elle est obligée d’enlever son foulard lors de ses stages. Cette étudiante pose devant le ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui interdit aux professeures de l’enseignement public de porter le foulard.

« J’aimerais faire réaliser à ces décideur·euses politiques que derrière ces interdictions, il y a des femmes forcées de se réorienter ou bien d’arrêter l’école. Aujourd’hui Je ne me bats plus pour pouvoir être prof mais pour que la génération suivante n’ait plus à faire les choix que j’ai dû faire. Certain.e.s viennent avec l’argument des filles qui sont forcées de porter le foulard sans se rendre compte que c’est le même combat : celui de la libre disposition de notre corps. »

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« Je ne me sens pas libre en tant que femme en Belgique, je me sens constamment contrôlée et limitée dans mes ambitions. Je ne suis pas sûre non plus de me sentir un jour en paix avec toutes mes identités car le monde entier et la politique mettent tout en œuvre pour que les gens comme moi ne puissent pas se sentir à l’aise avec leurs identités plurielles. C’est un travail actif pour nous exclure de la société. L’islamophobie est davantage ressentie par les femmes car on est plus souvent visées et reconnues dans l’espace public. Et encore une fois, on impose aux femmes une façon de s’habiller. Je n’en peux plus de cette hypocrisie de l’état qui souhaite s’investir dans l’émancipation de la femme mais qui prétend me dicter comment je devrais vivre ma vie.

Fatima-Zohra Ait El Maâti, 24 ans, poursuit des études en architecture et en sociologie. Elle fonde le collectif féministe décolonial et anti-racisme Imazi-Reine en 2019, organise des espaces de paroles pour les femmes et réalise des documentaires. Cette étudiante brillante qui parle couramment six langues souhaitait suivre une formation en cours du soir à l’Institut des Arts et Métiers à Bruxelles. En raison du règlement intérieur de cet établissement, elle n’a jamais pu y étudier.

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« J’ai toujours été anxieuse par rapport à mon avenir. Quel métier je vais faire ? Qui va m’accepter ? A chaque fois que je pensais à une profession, je me rendais compte que ça allait être compliqué pour trouver des débouchés. »

A 18 ans, Meriam Bouaziz termine sa première année de bachelier en sociologie à l’ULB. Choisir ses études a été très stressant car elle sait que toutes les portes ne lui sont pas ouvertes. Rien que trouver un job d’étudiant pour financer ses études a déjà été un véritable parcours du combattant. Cette jeune femme ressent le besoin de parler car elle ne s’est jamais sentie écoutée. « A la base, je voulais faire du journalisme à la télévision. Mais qui va engager une femme qui porte le foulard dans un milieu majoritairement blanc ? Je rêvais aussi de devenir professeure mais j’ai étouffé ce rêve car je savais que ce n’était pas possible d’enseigner avec le foulard. Maintenant nous interdire l’accès à certaines formations, c’est juste avouer qu’on ne veut pas que nous contribuions à cette société ! »

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« La question que je me pose c’est pourquoi interdire de porter un signe convictionnel ? Au nom de la neutralité ? Alors qu’il n’existe pas de neutralité. C’est comme si on nous mettait dans une case qui devait convenir à tout le monde, alors que c’est impossible qu’une personne soit neutre ; elle se présente avec sa couleur de peau, ses opinions, ses manières de vivre et de s’habiller, ses tatouages…Je me suis sentie coincée dans un carré. ».

Nawal, 23 ans, a d’abord effectué une année scientifique en sciences générales à l’ULB pour ensuite se rediriger vers un cursus en soins infirmiers à la haute école Léonard De Vinci. Elle souhaitait une formation moins poussée qu’à l’université pour être plus vite sur le marché de l’emploi. Cependant, cette étudiante se rend vite compte qu’elle est moins libre dans cette haute école puisque le port de voile y est interdit. Nawal est obligée de l’enlever dans les toilettes en arrivant. « On part déjà juste avec trois tickets en main au lieu d’avoir tout un échantillon d’écoles. C’est d’ailleurs pour cela que j’avais choisi en premier lieu d’aller à l’université. Je me disais que je bénéficierais de cette liberté, mais à quel prix ? En faisant des études que je n’aime pas ? Et maintenant c’est difficile d’enlever mon voile. C’est dur de devoir faire ce sacrifice pour pouvoir faire ce que j’aime. Je suis privée de mon identité. »

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Lorsque Sana Chikar, 22 ans, a entamé ses études en psychologie à l’ULB, elle a tout de suite souhaité suivre des cours de boxe sur le campus. Cette grande sportive ne pensait pas se faire interdire l’accès aux cours à cause de son foulard puisque le voile est autorisé dans cette école. Le coach sportif l’a pourtant pointée du doigt en la voyant arriver : « voile, religion, je ne veux pas de ça ici ! ». Sana est sortie en pleurs face à tant de mépris. Le directeur des sports a condamné le comportement du coach et lui a parlé de l’existence du foulard de sport Nike. « Je n’ai pas voulu continuer les cours de sport avec ce coach mais ce foulard sportif m’a permis de sentir que j’avais ma place dans ce milieu et de prendre confiance en moi. Au fil des années, j’ai apprécié pouvoir enfin m’identifier à des femmes voilées sportives connues qui participent aux Jeux Olympiques. »

Sana explique que cet épisode a déclenché en elle de nombreux questionnements qui la poussent à prendre des chemins de vie différents. « Je veux aller dans des endroits où il y a plus de diversité. Pour évoluer, c’est important d’échanger avec des personnes qui ont d’autres visions du monde, ou qui sont de cultures différentes. C’est pour ça que j’aime tant voyager. C’est tellement enrichissant d’apprendre des autres, on acquiert une réelle ouverture d’esprit à s’accepter mutuellement. »

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