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Tempête de solidarités chaudes dans l’urgence des crises

15 juillet 2020
par  Didier Albin
( Le virus de la solidarité , Presse écrite )

Les récentes crises ont vu surgir des vagues, de belles et impressionnantes vagues de solidarités. On parle des « solidarités chaudes », comme aimait à les appeler feu Paul Trigalet. Par ce qualificatif, cet infatigable militant pour le droit au logement les distinguait des solidarités institutionnelles, tièdes ou froides, dans lesquelles les citoyens n’ont que très peu de marge d’action. Souvenez-vous : pendant la crise des migrants, c’est au péril de poursuites judiciaires que des particuliers ont transporté ou hébergé des sans-papier -la rédactrice en chef de Marie Claire Belgique Anouk Van Gestel et sa consoeur Myriam Berghe, journaliste freelance ont même dû répondre de la prévention de trafic d’êtres humains devant le tribunal correctionnel. Pendant la crise des gilets jaunes, des travailleurs se sont mobilisés pour soutenir ces combattants de l’amélioration du pouvoir d’achat, en leur apportant de quoi manger, résister sur leurs ronds-points. Et puis il y a eu la crise sanitaire. Ces derniers mois, on a vu des milliers de bénévoles s’investir aux côtés des équipes d’urgence sociale pour soutenir les SDF, leur préparer des repas, leur fournir des masques, des produits d’hygiène ou des colis alimentaires.

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© Albin Didier

Si beaucoup ont agi au travers d’associations, ils sont plus nombreux encore à l’avoir fait de manière spontanée et inconditionnelle. C’est le cas d’Ozlem Ozen, députée fédérale : la jeune femme a pris la mesure de la détresse des sans-abri en les croisant dans un quartier de Charleroi où le confinement les rendait particulièrement visibles. « J’ai alors décidé de faire appel à mon réseau pour collecter des vivres, des vêtements, du savon et des masques. Et avec ma famille, nous avons préparé et distribué des repas une fois par semaine. » Vu que son métier consiste à élaborer des lois, l’élue aurait dû être consciente qu’elle agissait hors du droit : la confection de repas à domicile pour des tiers nécessite en effet une autorisation de l’AFSCA, l’Agence Fédérale pour la Sécurité de la Chaîne Alimentaire. Elle dit s’en être peu souciée. « La priorité absolue, c’était de faire face à l’urgence », justifie-t-elle.
A Charleroi comme ailleurs, des dizaines d’initiatives bénévoles sont allées au devant de cette urgence absolue : collectifs plus ou moins organisés, associations, particuliers, communautés religieuses, tous les acteurs ont agi de manière intuitive, jusqu’à parfois la désobéissance civile. Dans une étude sur l’engagement associatif bénévole parue en 2004 dans la revue française de sociologie, la sociologue Stéphanie Vermeersh avançait que l’éthique et le plaisir étaient les deux moteurs de la mobilisation, avec un attachement très fort à la capacité d’agir librement en toute indépendance. Manifestement, ces valeurs sont toujours d’actualité.

Chercheuse, Stéphanie Cassilde étudie l’accompagnement social des personnes sans abri. Dans sa pratique quotidienne, elle constate que : « tous les bénévoles de ces initiatives citoyennes ne s’interrogent pas sur l’utilité à plus long terme de leur action, de sa portée sur les bénéficiaires. En effet, une question est de savoir si derrière cet engagement, il y a des objectifs de changements structurels ou pas. Si certaines initiatives se prolongent dans la durée, elles restent souvent ancrées et limitées dans une dynamique d’urgence (fournir une aide alimentaire par exemple). Le travail social (solidarité froide) répond également d’une manière chaude en fournissant des repas aux publics cibles, afin de construire le lien d’accompagnement pour infléchir les trajectoires des personnes sans-abri. C’est tout le défi du travail social : agir dans l’urgence en ne perdant pas le structurel de vue. »

C’est aussi l’avis de la coordinatrice générale de l’ASBL d’insertion Comme Chez Nous (accompagnement des SDF) à Charleroi, une entreprise sociale qui occupe une bonne vingtaine de travailleurs : « les normes sont là pour protéger la population » observe Sophie Crapez. « Mais pour être efficaces, ces normes doivent être réalistes. Au-delà du respect de la légalité se pose une vraie question d’équilibre entre les obligations et les besoins, dans la mesure où ces normes qui nous sont imposées, nous devons aussi pouvoir les financer ! Il s’agit finalement de bon sens et de pragmatisme. Si les règles sont trop contraignantes et menacent des solidarités, il faut les mettre entre parenthèses. Je vais prendre un exemple : un SDF avait installé sa tente dans un garage pour « sortir de la rue ». Théoriquement, il n’aurait pas fallu accepter cette situation. Pourtant nos assistants sociaux l’ont fait : ils ont estimé que lui refuser ce choix aurait coupé le lien et compromis son parcours de réinsertion. En acceptant, ils ont amélioré les chances de succès de leur travail d’accompagnement social. »

Trop de normes étoufferaient-elles les solidarités ? Président du Resto du Cœur de Charleroi, Marcel Leroy en fait le constat : « d’abord, nous vivons dans une société de plus en plus complexe sur le plan administratif. Tellement complexe que des centaines de milliers de gens s’y perdent. Il faut guider leurs pas pour les extraire du labyrinthe et les aider à retrouver leurs droits. Ensuite, nous vivons dans une société où tout est codifié, où chaque acte engage notre responsabilité. Pour prendre quelqu’un en autostop, il faut une bonne assurance. Pour le nourrir, il faut se soumettre à des contrôles d’hygiène, si bien que Coluche ne pourrait plus aujourd’hui créer les restos du cœur. Pour transporter des produits frais, nous avons dû acheter une camionnette réfrigérée et pour préparer les repas, investir dans une cuisine professionnelle dont l’aménagement a porté la facture de notre infrastructure à un demi-million d’euros. Les gens se sentent de plus en plus isolés : les solidarités recréent ce lien entre eux. Elles apportent aussi des solutions aux problèmes, fut-ce aux limites de la légalité. Explorer ces limites, ça a été l’œuvre de la vie de Paul Trigalet à Charleroi. Son modèle continue à nous inspirer. A juste titre : les solidarités chaudes font fondre la glace des lois les plus rigides. »

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