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Sur l’anneau olympique, la Belgique cherche ses nouveaux seigneurs

15 juillet 2021
par  Eric Clovio
( Le virus du sport , Presse écrite )

De Joseph Werbrouck, en 1908 à Londres, à Jolien D’Hoore, il y a cinq ans à Rio, le cyclisme sur piste a régulièrement permis à la Belgique d’enrichir sa moisson de médailles olympiques. Les racines de la tradition sont si profondément enfouies en dessous des vélodromes qu’elles permettent de renouveler les générations d’athlètes, féminins et masculins, capables de se muer en seigneurs de l’anneau, au niveau international. Et ce, malgré un vivier moins profond que des nations bien plus puissantes (humainement et financièrement), telles la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Australie,… Début août au Japon (les 12 médailles en jeu seront attribuées entre les 2 et 8/08) au cœur du vélodrome d’Izu, quatre cyclistes (deux femmes, deux hommes) défendront le noir-jaune-rouge et essaieront d’entretenir une dynamique qui traverse les générations.

A priori (les sélections ne seront verrouillées que le 28 juin, et devront être validées par le COIB le 3 juillet), Jolien D’Hoore, Lotte Kopecky, Robe Ghys et Kenny De Ketele devraient composer le peloton « piste » au sein du Team Belgium. « Globalement, ce quota de quatre athlètes correspond à nos attentes minimales » résume le directeur technique de Belgian Cycling, Frederik Broché. Deux binômes (féminin et masculin) qui défendront leurs chances respectives dans les épreuves de l’omnium (scratch, tempo, course à élimination et course aux points, en une seule journée) et de la Madison (ou course à l’américaine, qui était apparue pour la première fois à la fin du 19e siècle au Madison Square Garden de New York, d’où cette appellation, spécialité aujourd’hui composée de sprints intermédiaires par équipe de deux coureurs).

Sur la route de Madison

Dans le clan belge, les énergies se focaliseront essentiellement sur la Madison, qui propose des épreuves d’endurance en peloton convenant a priori mieux aux aptitudes et à la polyvalence de nos coureurs et coureuses, qui peuvent plus aisément utiliser leur expérience de la route pour magnifier leurs qualités sur piste. « Nos chances seront en effet plus fermes dans cette course à l’américaine que pour les épreuves de l’omnium » estime le DT, accaparé par les innombrables contraintes administratives et logistiques imposés par ces « Jeux de la pandémie », à l’esprit corseté et profondément altéré par les contraintes sanitaires (pas de public étranger, pas de partage entre nations et disciplines, traçage permanent de tous les athlètes et suiveurs, limitation drastique des contacts,…). Plus que jamais, Tokyo 2020 (l’intitulé a été conservé par le CIO, comme l’Euro de foot 2020 l’a été par l’UEFA) ressemblera à des compétitions olympiques, plus qu’à des Jeux comme nous les connaissons.

Chez les dames, Jolien D’Hoore s’appuiera forcément sur l’expérience accumulée à Rio, où la Gantoise (par ailleurs ancienne championne d’Europe et du Monde de l’américaine) avait raflé la médaille de bronze de l’omnium. « Son printemps sur route n’a pas été florissant mais à la sortie de celui-ci, Jolien a intensifié sa préparation sur piste tout en partant s’entraîner en altitude. Physiquement, elle semble désormais très proche du niveau qui est celui de Lotte Kopecky (NDLR : réserviste en 2016 à Rio), tous deux sont en train de rassembler leurs forces respectives dans un cocktail qui, nous l’espérons, sera détonant et très rafraîchissant dans la fournaise de Tokyo. » Ce rendez-vous tokyoïte aura d’ailleurs une résonance particulière pour Jolien D’Hoore, qui a annoncé son retrait de la compétition en septembre prochain, après les championnats du monde sur route organisés à Louvain. « Ce sera en effet ma dernière course car ensuite, je veux développer mes projets familiaux et professionnels » résume cette diplômée en kinésithérapie, qui rêve d’une reconversion dans la création d’un laboratoire de recherche sportive.

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© Eric Clovio

Optimisme du même aloi chez les hommes, où le duo sacré champion d‘Europe en 2018, à Glasgow, tient la corde. « Robbe Ghys vient de gagner une étape du Tour de Belgique sur route (à Markedaal devant Remco Evenepoel), Kenny De Ketele laisse filtrer d’excellentes dispositions également, le duo s’entraîne deux à trois fois par semaine sur la piste de Blaarmeersen (Gand) », pour prolonger une alchimie qui avait si bien fonctionné en Ecosse, il y a trois ans. Eux aussi mettront avant tout l’accent sur l’américaine.

Les arguments du sprint belge ont par contre été tués dans l’œuf ces derniers mois, notre pays ne pouvant raisonnablement prétendre qualifier un athlète et/ou une équipe dans ces spécialités il est vrai très spécifiques, qui demandent énormément de travail et d’investissement en amont des compétitions.

Si cher sprint…

La Flandrienne Nicky Degrendele ne fera ainsi pas le voyage vers Tokyo, un pays qu’elle connaît pourtant très bien pour y avoir été conviée par les as locaux du keirin, spécialité de sprint dont les Japonais raffolent. « Nicky est fort seule en Belgique, il est parfois difficile de se challenger pour partir à la conquête des points nécessaires à la qualification. Elle est partie durant quelques mois à Aigle (Centre mondial du cyclisme), mais cette expérience suisse ne lui a hélas pas permis de trouver un nouveau souffle. »

La déception de la fédération belge se cristallise surtout autour de la non-qualification d’une équipe de poursuite. « En version féminine, nous avons terminé au 9e rang des épreuves sélectives, à Berlin, à moins d’une seconde du chrono qui nous aurait offert un billet pour les Jeux. Une vraie frustration, alors que les huit premières nations étaient admises » décrit Frederik Broché, qui mesure par ailleurs le chemin restant à parcourir pour disposer d’un quatuor masculin pleinement compétitif. « La poursuite est une discipline où la technologie, la science, le travail en soufflerie,… sont prépondérants, ce qui appelle bien entendu des budgets significatifs. Seuls les pays et fédérations puissants peuvent se permettre d’investir des montants conséquents dans ce travail de fond, dont la concrétisation reste pourtant aléatoire. »

Le jeu en vaut-il la chandelle en Belgique ? Poser la question est y répondre. « Nous n’abandonnons pas, nous avons relancé un projet avec de jeunes coureurs, en vue notamment des Jeux de Paris en 2023. Mais le fossé nous séparant du top 3 et même du top 5 européen reste profond. » Malgré sa riche culture cycliste, qui traverse le temps et les olympiades, la Belgique demeure un petit Poucet. « Au nord du pays, l’équipe de Christophe Sercu, Sport Vlaanderen, réserve systématiquement des places dans son effectif pour des pistiers, qui peuvent ainsi poursuivre leur carrière avec un salaire décent en combinant piste et route. Mais de nombreux coureurs finissent par privilégier la route, où les moyens financiers sont plus importants. » Iljo Keisse (Deceuninck – Quick-Step, quadruple champion d’Europe sur piste) ou Jasper De Buyst (Lotto-Soudal, qui a pris part aux JO de Rio en omnium) ont depuis belle lurette donné priorité à leur carrière sur route, même s’ils y jouent avant tout des rôles d’équipiers. Précieux certes mais rarement dans la lumière. « Dans la durée, il reste difficile de fidéliser les athlètes pour qu’ils se consacrent prioritairement à la piste… »

Les médailles olympiques belges en cyclisme sur piste

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