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Sous les pavés, l’entraide

18 juillet 2020
par  Kathleen Wuyard
( Le virus de la solidarité , Presse écrite )

Industrie, monde scientifique, tissu associatif, initiatives citoyennes, … Il aura suffi de l’étincelle COVID pour enflammer la solidarité ardente et donner naissance à nombre d’initiatives engagées, ainsi que des avancées contre cet ennemi invisible. Confinée, oui, mais résignée, Liège ? Jamais.

À Liège, on fait front. Il en a toujours été ainsi, et la ville s’en enorgueillit : en plein centre, gravés dans la pierre, les mots immortels de Michel de l’Hospital rappellent que “les Liégeois ont été plus que tous les ans domptés, néanmoins, ils ont toujours relevé leurs crestes”. Qu’il s’agisse des hommes de Charles le Téméraire ou de l’armée allemande, la Cité ardente a toujours tenu tête à ceux qui ont eu l’audace de l’envahir, et il était inconcevable de réagir autrement face à l’ennemi invisible venu de Chine. Au lendemain de l’annonce de la fermeture des restaurants, alors même que le confinement n’était encore qu’une rumeur inquiétante, l’agence web liégeoise Whitecube donnait ainsi le las de la symphonie solidaire qui allait se jouer en Cité ardente les prochains mois, en rendant Kabas accessible gratuitement aux restaurateurs. Soit un système de site web personnalisable leur permettant d’organiser la nécessaire reconversion en traiteur de manière optimale.

Une évidence pour Toon Van Den Bos, un des membres de Whitecube, qui confiait à l’époque avoir voulu soutenir les petits commerçants « à notre manière ». « On évite à tout prix d’être alarmistes, nous avons préféré travailler d’arrache-pieds sur une solution qui pouvait aider les restaurateurs et autres commerçants à maintenir leur établissement en marche malgré les semaines difficiles qui s’annoncent ». Des semaines qui se sont rapidement transformées en mois, la date annoncée du 3 avril ayant été repoussée plusieurs fois et le sort des restaurateurs étant devenu celui du citoyen lambda. Chacun chez soi, Dieu pour tous, et à la revoyure ? C’eût été bien mal connaître le tempérament liégeois.

Peur de rien

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“Tags” à la craie apparus sur les murs de Liège durant le confinement.
© Kathleen Wuyard

Fatigué par des mois de crise pas toujours facile à gérer, Willy Demeyer ne tarit pourtant pas d’enthousiasme quand il s’agit de revenir sur le formidable élan qui a animé « ses » Liégeois. Plus qu’un Bourgmestre, l’élu PS fait parfois figure de membre de la grande famille étendue de l’arrondissement (qu’on le voie comme un grand frère bienveillant ou un oncle insupportable), et c’est avec une fierté presque paternelle qu’il affirme qu’à Liège, « on n’a peur de rien. On ose, on y va ». Qu’il s’agisse de bomber le torse et d’être candidat à l’Expo internationale face à des métropoles qui font deux ou cinq fois sa taille, ou bien de lutter contre un ennemi invisible, certes, mais certainement pas moins dangereux pour autant. « Le Liégeois n’aime pas trop la routine, ça le fatigue, par contre, dès qu’il y a un défi, tout le monde se mobilise » sourit Willy Demeyer. « On a pu rencontrer ça à chaque fois qu’il y a eu une catastrophe à Liège, toute la ville fait front ensemble quel que soit le défi. C’est une forme de patriotisme, on est fiers de ce qu’on est, mais aussi ouverts à l’autre et à ses besoins ». En d’autres mots, ceux de l’hymne populaire « Valeureux Liégeois », « Célébrons par nos accords, les droits sacrés d’une si belle cause, et rions des vains efforts que l’ennemi nous oppose ».

Entraide contagieuse

À l’époque, ce sont les troupes autrichiennes qui menacent la révolution liégeoise, et plus de deux siècles plus tard, en ce printemps 2020, si le Liégeois ne plie pas l’échine, il ne moque pas pour autant les « vains efforts » de l’ennemi. C’est que le Covid-19 est sans merci, et à Liège comme partout en Belgique, le bilan est lourd. Mais alors que le pays est aux prises d’une actualité anxiogène, mortifère même, en Cité ardente, les nouvelles initiatives se multiplient à un rythme plus effréné encore que le bilan des nouvelles infections. Pour soutenir les professionnels des métiers de bouche mais aussi les acteurs des secteurs événementiel et culturel, rudement malmenés par ces mois d’interruption forcée, Denis Rutten lance ainsi l’ASBL Coraide, ayant pour objectif de leur apporter une aide financière mais aussi humaine et logistique. Du côté de la rue de la Casquette et du Caffé Internazionale, d’ordinaire prisé pour ses généreuses tartines de pastrami, plutôt que de rester bras croisés, on rallie les troupes et on lance le mouvement « Assiette Vide » pour alerter sur le drame qui se joue dans l’Horeca. Plus loin, au Grand Café de la Gare, on rouvre la cuisine non pas pour les convives, mais bien pour préparer des repas pour les plus démunis, la pandémie ayant vidé les rues et par conséquent les gobelets de ceux qui y mendiaient quelques piécettes.

Solidarité de pointe

Dotée d’un grand cœur, Liège s’illustre aussi par son intelligence, ou du moins, celle d’un secteur scientifique et technologique qui a su redorer le blason de l’ancienne cité industrielle tombée à l’abandon. Et contribuer sans hésiter à « l’effort de guerre » : rapidement, les labos du GIGA (ULiège) ont mis au point un test automatisé de détection du Covid-19, permettant de réaliser chaque jour des milliers de tests supplémentaires, tandis que la société liégeoise ZenTech s’est pour sa part engagée à atteindre une production mensuelle de trois millions de tests de dépistage et que du côté de la société de technologie médicale OncoRadiomics, on a pris la tête d’un projet international visant à utiliser l’intelligence artificielle pour aider au diagnostic du virus SARS-CoV-2.

En symbiose

Tandis que la planète mode applaudissait à tout rompre les efforts de groupes tels que LVMH ou Kehring, qui ont rapidement remplacé la production de haute couture et accessoires de luxe par celle de vêtements de protection et de gel hydroalcoolique, à Liège aussi, un virage semblable a été adopté. J&Joy s’est ainsi lancé dans la fabrication de masques buccaux, la Brasserie C a transformé sa microbrasserie en laboratoire de fortune dédié à la production de liquide hydroalcoolique pour le personnel de santé et le FabLab du Relab a produit pour sa part plus de 12 500 visières pour les services de soins de santé en première ligne. Solidaire, inventive, engagée… Pas étonnant que Willy Demeyer pose aujourd’hui un regard si fier sur « sa » ville. « Je suis fier et heureux. Prendre la décision de mettre la ville à l’arrêt a été très démoralisant, parce que je savais bien qui cela allait affecter, mais j’avais confiance. Le confinement m’a fait l’effet de rentrer dans une maison et de devoir éteindre chaque pièce, secteur par secteur… J’en ai beaucoup souffert, parce que je suis en symbiose avec ma ville, je la ressens et quand elle a mal, j’ai mal. Les Liégeois ont fait front de manière admirable, dans tous les secteurs, il y a une masse de talents à Liège, et c’est comme si le Coronavirus avait provoqué une réaction chimique, ça a bouillonné dans tous les sens ». Valeureux Liégeois, fidèle à ma voix, vole à la victoire.

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