JOURNALISTE FREELANCE.BE Le site des journalistes indépendants

Si vive Jacqueline De Jong

12 juillet 2021
par  Muriel de Crayencour
( Le virus de l’art , Presse écrite )

Depuis le 1er mai, s’est ouvert au Wiels The Ultimate Kiss, l’exposition monographique de Jacqueline De Jong, 82 ans, figure de l’avant-garde européenne. Un fameuse découverte ou redécouverte d’une artiste méconnue.

En mai, fait ce qu’il te plaît. C’est bien ce que fait encore aujourd’hui Jacqueline De Jong, qui remercie le Wiels pour cette belle exposition, "C’est fantastique de voir 60 ans de production dans ce lieu magnifique", mais refuse - avec drôlerie - de donner des explications au groupe de journalistes présents à la conférence de presse ! Une force qui ne lui a pas manqué durant toute sa carrière, et qui rayonne encore.

Née en 1939 dans une famille juive hollandaise férue d’art, elle doit fuir en Suisse avec sa mère pour échapper aux Nazis. En 1957, elle est à Paris, et y rencontre les membres du groupe Cobra dont Asger Jorn avec qui elle eut une liaison de plus de dix ans et Guy Debord le fondateur de l’Internationale Situationniste (IS). Aujourd’hui elle partage sa vie entre la Hollande et la France où elle réside dans la campagne bourbonnaise.

Artiste et éditrice

Elle fonde et publie de 1962 à 1967 le magazine The Situationist Times. Parallèlement à ses multiples activités, elle peint. C’est là que sa puissance de création prend toute son ampleur. Malgré une carrière de plus d’un demi-siècle, sa peinture ne sera pourtant que trop rarement montrée, comme c’est le cas du travail de nombreuses femmes artistes. On lui reproche aussi sans doute sa créativité polymorphe - une autre qualité résolument féminine.

De Jong peint avec beaucoup de spontanéité et de rage, dans un style expressif voire expressionniste, en emboîtant le pas à l’esthétique anti-académique et non conformiste de l’avant-garde.

Dès l’entrée de l’exposition, ses grands toiles vous sautent au visages : couleurs vives, mouvement, personnages grotesques. Une toile hors châssis traverse l’espace comme un drapeau : Ed achterkant van het bestaan (La face arrière de l’existence) est peinte des deux côtés.

Sur les murs, une série de toiles qu’elle réalisa dans les années 1984-86 pour la Banque nationale des Pays-Bas, qui devait être installée le long du grand escalier de la banque. On y voit des personnages qui montent ou descendent une volée de marches, comme entrant ou sortant vivement du cadre de la toile.

JPEG - 126.7 ko
The Ultimate Kiss
© Jacqueline De Jong

La toile semble être pour l’artiste le lieu de tous les combats et de toutes les colères. Là, elle dépose la rage, la violence, la confusion. S’y mêlent érotisme, sexualité, subversion, c’est la grande époque de la libération sexuelle. Des personnages se rencontrent, s’embrassent, s’entre-dévorent. De ce fouillis de formes, une narration s’exhale, selon un concept cher à l’artiste : la dérive.

Dans les années 1970 et 1980, sa peinture devient plus réaliste. Voici une série sur les billards, avec des évocations clairement sexuelles, puis des personnages pop, des cosmonautes. De Jong appartient à un groupe d’artistes qui réintroduit la narration en peinture en empruntant des éléments à la culture populaire, au cinéma et à l’illustration. Mais toujours reviennent ces personnages mi-humains, mi-animaux, formes hybrides, gueule ouverte et souvent dentée, yeux écarquillés, embarqués dans de grands combats corps-à-corps, à la fois sensuels et violents.

Plus loin, des œuvres-valises, qu’elle réalise pour pouvoir les transporter : textes et dessins se mêlent, comme une sorte de journal de bord, placés dans une fine boîte en bois qui se referme, avec une poignée, comme une petite mallette. La créativité de Jacqueline De Jong est réellement polymorphe : elle peint, dessine, écrit, édite un magazine, … Dans la dernière salle, son travail de lithographie, vif, jouissif, est passionnant aussi. On y découvre aussi quelques exemplaires de la revue The Situationist Times.

L’ensemble est comme un bain de jouvence, célébrant la force régénératrice de l’art, la permanence - ou le retour - de la peinture, et nourrit notre insatiable besoin de vivacité.

L’exposition est accompagnée d’une monographie éditée au Fonds Mercator. On y découvre ses sculptures et beaucoup de photographies personnelles, une biographie détaillée et de nombreuses œuvres non présentes dans l’exposition. The Ultimate Kiss sera présenté ensuite à Mostyn, Llandudno, Pays de Galles, au Royaume-uni et au Kunstmuseum de Ravensburg en Allemagne, en 2022.

Jacqueline De Jong
The Ultimate Kiss
Wiels
354 av. Van Volxem
1190 Bruxelles
Jusqu’au 15 août
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
Tickets en ligne
www.wiels.org

Partager :