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Quel avenir pour les abbayes qui ferment leurs portes ?

16 juillet 2021
par  Hugo Leblud
( Tout... sauf le virus ! , Presse écrite )

Originaire de la Basse-Sambre, moine cistercien de la stricte observance (OCSO) depuis ses 24 ans, Dom Pierre-André Burton, en sa qualité de père abbé, vient de fermer dans le diocèse de Toulouse une abbaye trappiste fondée en 1852. Quel avenir pour nos abbayes vieillissantes dans un environnement de plus en plus sécularisé ?

Rencontre avec Pierre-André Burton, ex-père abbé de Sainte-Marie-du-Désert.

Le 3 octobre dernier, Dom Pierre-André Burton, en présence de cent-cinquante moines et moniales bénédictins et cisterciens, a déposé, avec l’émotion que l’on devine, sa crosse au pied de l’autel de l’abbaye toulousaine dont il était le dixième père abbé depuis 2013. Sainte-Marie-du-Désert, dans la commune de Bellegarde-Sante-Marie au nord-ouest de Toulouse, est la 2ème abbaye trappiste à avoir fermé ses portes l’an dernier en France. Les huit derniers moines cisterciens du Désert ont toutefois quitté, parfaitement sereins, leur cellule pour rejoindre, en toute liberté canonique, une autre abbaye en France, en Belgique (Notre-Dame de Scourmont à Chimay) ou en… Equateur !

Faisons d’abord un peu connaissance : Qui êtes-vous Pierre-André Burton ?

Je suis originaire d’Auvelais dans la Basse-Sambre, né en 1963 au sein d’une famille catholique pratiquante. Après des humanités au collège Saint André à Auvelais, j’ai fait mes candidatures en philologie romane aux Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur et la licence à l’UCL. A Louvain, je suis également diplômé de l’Institut de Philosophie et de l’Institut d’études médiévales. A 24 ans, j’entre à l’abbaye Notre-Dame de Scourmont où je prononce mes vœux solennels en 1992. Une période de ma vie intellectuellement riche et studieuse sous la conduite du père Charles Dumont, éminent spécialiste de Saint Bernard et de Saint Aelred de Rievauld. En 1996, je quitte Chimay pour Sainte-Marie-du-Désert où je fais vœux de stabilité en 1999. En 2013, cette communauté me choisit comme père abbé. En octobre dernier, j’ai conduit la fermeture-reconversion de cette abbaye cistercienne. A l’automne prochain au plus tard, je ferai le choix de mon nouveau lieu de résidence. D’ici là, je visiterai, comme je m’y suis engagé, tous les frères du Désert là où ils ont choisi de poursuivre leur vocation.

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Pierre-André Burton - c’est parfaitement serein que nous avons quitté le Désert.
© Hugo Leblud

Comment et pourquoi décide-t-on de fermer une abbaye ?

La réflexion, en association toujours très étroite avec les frères, qui a conduit à cette fermeture s’articule en deux temps : une prise de conscience en 2016 et, deux ans plus tard, un vote unanime de la communauté pour la fermeture. Les raisons sont classiques et ne concernent d’ailleurs pas exclusivement les trappistes : le vieillissement des frères, les décès, le manque de recrutement et la charge matérielle d’un site, dans notre cas, de quelque 150 Ha de forêts et terres agricoles, sans parler des 10.000 m2 de bâtiments à entretenir ! A la fermeture, nous étions encore huit frères âgés de 57 à 100 ans, l’aîné ayant vécu 79 ans au Désert ! Mais, dès le processus enclenché en 2016, nous avons souhaité, jusqu’au bout, rester maître, acteur de notre destin.

Vous avez finalement choisi le « Village de François » pour reprendre le domaine monastique ?

Au départ, nous avions envisagé le regroupement de plusieurs abbayes trappistes, également en difficulté pour les mêmes raisons que nous, ou encore, à défaut, la mise à disposition du Désert à une communauté religieuse. Toutes ces tentatives ont échoué. Flairant une belle opportunité, des agences immobilières, des promoteurs nous ont aussi approché pour valoriser commercialement notre domaine. Finalement, nous avons pu conclure avec le « Village de François » qui souhaitait disposer d’une 1ère implantation propre hors-ville.

Un projet qui s’inscrit dans la continuité de la vocation monastique de Sainte-Marie du Désert ?

Le « Village de François, « avec les valeurs chrétiennes qu’il porte, s’inscrit dans la ligne de notre tradition monastique – « suivre pauvre le Christ Pauvre » - et celle de notre pape François avec une Eglise qui va vers les périphéries, ouverte au plus démunis de la société, sans oublier le souci d’une écologie intégrale. Par ailleurs, le nouvel occupant préserve les activités agricole, hôtelière et commerciale (conditionnement de friandises au miel) ainsi que tous les emplois laïcs créés au fil des ans par les frères. C’est donc en toute sérénité que nous avons quitté le Désert pour rejoindre, chacun et en toute liberté, une autre communauté monastique.

Ce que nous dit Aelred de Rivaulx aujourd’hui

Dom Pierre-André Burton est, dans le monde francophone, LE spécialiste reconnu du moine britannique Aelred de Rievaulx (1110-1166). Contemporain de Bernard de Clairvaux, ce cistercien du Yorkhire est considéré, pour l’ampleur et la qualité de ses publications, comme un des quatre « pères cisterciens ». On l’appelle parfois le « Saint Bernard anglais » !

Pourquoi consacrer un quart de siècle de recherche à Aelred de Rivaulx ?

Parce que, avec Bernard de Clairvaux notamment, Aelred (1110-1167) est au nombre des auteurs qui ont très largement contribué à donner une cohérence doctrinale et une assise spirituelle à la réforme de Cîteaux. A ce moment, la spiritualité cistercienne gagnait en expansion dans toute l’Europe du XIIe s.

Comment définir en quelques mots la doctrine monastique d’Aelred ?

Le père abbé de Rievaulx a voulu placer l’expérience de l’amitié spirituelle au cœur même de sa doctrine monastique. Pour lui, la relation d’amitié a une vertu pédagogique : elle permet d’allier l’exigence du commandement de l’amour des frères avec les élans spontanés du cœur. L’amitié se présente ainsi comme un échelon qui permet de s’élever jusqu’à l’amour de Dieu et des hommes sur le double fondement de la complémentarité et de la réciprocité pour construire un monde solidaire et harmonieux.

Que peut dire aujourd’hui Aelred à un homme du 21ème siècle ?

En fondant sa doctrine spirituelle sur l’amitié, Aelred a montré que la cohésion de toute « société » humaine (famille, communauté religieuse, la vie d’un pays) repose sur un engagement personnel de chacun à créer des réseaux de solidarité. Seuls, nous ne pouvons pas nous en sortir. Nous avons besoin les uns des autres. Sa doctrine offre un remède à la tentation du repli sur nous-mêmes auquel nous pousse la pandémie que nous traversons vu les peurs qu’elle suscite et l’isolement auquel elle conduit. Ce qu’Aelred a cherché à promouvoir au sein de sa communauté monastique, il a souhaité l’étendre à la société de son temps.

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