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Que sont devenus les « enfants » de Luce Wilquin ?

15 septembre 2021
par  Michel Paquot
( Le virus de l’art )

Fin 2018, pour des raisons de santé, l’éditrice belge Luce Wilquin a mis fin à ses activités. Après une première maison d’édition créée en 1987, en Suisse où elle avait suivi son mari, elle en lance une seconde cinq ans plus tard, se réinstallant ensuite en Belgique, à Avin, un village de Hesbaye. En quelque trois décennies, elle a publié plus de 550 titres (romans, recueils de nouvelles, essais biographiques…) d’une centaine d’auteurs, surtout d’autrices, majoritairement belges francophones. Elle était ainsi reconnue comme une éditrice majeure dans le paysage littéraire francophone, glanant plusieurs prix littéraires : le Rossel 2011 et celui des Cinq Continents de la Francophonie pour Si tu passes la rivière de Geneviève Damas, le prix 2014 de la Romancière francophone à Isabelle Bary pour La vie selon Hope ou le prix triennal de Littérature Charles Plisnier pour Les profonds chemins de Françoise Houdart. Près de quatre ans plus tard, où en sont celles et ceux qui, depuis longtemps parfois, l’accompagnaient dans son aventure éditoriale ? Que sont devenus leurs livres et ont-elles/ils trouvé un nouvel éditeur ? Plusieurs fidèles autrices témoignent.

Isabelle Bary a publié sept romans chez Luce Wilquin entre 2008 (Le cadeau de Léa) et 2018 (Les dix-sept valises), dont elle a récupéré les droits. « J’avais été publiée en France pour un premier ouvrage, Globe Story, que j’avais fait parvenir à plusieurs maisons d’édition françaises, mais mon expérience avec cet éditeur ne m’avait pas convenu. A l’époque, Luce était présidente de la Foire du Livre de Bruxelles. C’est dans ce contexte que nous nous sommes rencontrées. Je la connaissais de réputation, exigeante mais proche de ses auteurs. Nous avons discuté et je lui ai remis mon roman tout juste achevé Le cadeau de Léa. Elle m’a appelée quelques semaines plus tard pour me dire qu’elle l’éditait. Sa cessation d’activité e été un choc terrible. D’abord au niveau personnel parce que Luce était devenue une amie et que cet arrêt forcé par des soucis de santé ne la mettait pas en joie. Puis au niveau professionnel parce que, même si les éditeurs belges et leurs auteurs sont, de manière générale, sous-représentés dans les marchés francophones étrangers, le travail de Luce était de grande qualité. Sur le marché belge, en Suisse également, sa réputation n’était plus à faire et ses auteurs y étaient très bien représentés et distribués. »
« Il était fort triste de voir des parutions encore bien vivantes cesser complètement leur existence du jour au lendemain. Certains libraires ont eu la sympathie de continuer à faire vivre le stock de mes romans "au-delà" de Luce. L’autre solution était une sortie en poche. Le souci avec le poche, c’est qu’il n’est possible qu’avec la sortie en parallèle d’une nouvelle parution. Zebraska a été une exception. Vu son succès en Belgique, J’ai Lu m’a proposé d’en publier en 2020 une version inédite en France. C’est pourquoi j’ai entièrement remastérisé l’histoire. Depuis mon départ de chez Luce, à part la réécriture du nouveau Zebraska, j’ai publié deux nouvelles - L’ombre du zèbre n’a pas de rayures (Acrodacrolivres, 2019) et Tout ça pour ça (Lamiroy, août 2021) - et j’ai écrit deux romans. Ma nouvelle expérience en France (contrairement à ma première avec Globe Story), m’a montré qu’il était vraiment possible d’écrire pour un plus grand nombre. Alors, après mûre réflexion, il m’a semblé pertinent de tenter cette piste d’un nouvel éditeur français. Pour ce faire, je travaille en collaboration avec Stéphane Levens qui est attachée de presse et me représente comme agent. »

Valérie Cohen a publié quatre livres chez Luce Wilquin entre Nos mémoires apprivoisées (2012) et Le hasard a un goût de cake au chocolat (2017). « J’avais lu des romans qu’elle avait édités et j’avais été touchée tant par les thématiques abordées que par la qualité des textes. De plus, une amie d’enfance, Isabelle Bary, y était éditée.

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Valérie Cohen
© DR

Cette éditrice belge était reconnue pour son sérieux par les professionnels du livre et il était donc logique pour moi de lui envoyer un manuscrit. J’avais à l’époque également soumis un texte à des maisons d’édition françaises, sans succès. J’ai été très touchée d’apprendre l’arrêt de ses activités et j’ai regretté que personne n’ait eu la possibilité ou les compétences de les reprendre. Mais la maison d’édition était intimement liée à sa personnalité et à celle de son époux, André, qui était à ses côtés. Avouons qu’il faut être courageux ou fou pour reprendre une petite maison d’édition de nos jours, belge de surcroit. J’ai aussi été triste pour Luce car je savais ce que représentait émotionnellement l’arrêt de cette activité pour elle. Aujourd’hui, je suis heureuse d’être encore régulièrement en contact avec elle. »
« Quelques mois avant son annonce, je lui avais exprimé mon souhait d’être éditée en France. J’avais le désir de prendre mon envol et elle l’a bien compris. Cette transition s’est faite de manière très harmonieuse. Dans le même temps, j’ai eu la chance d’être présentée à un agent littéraire français, Valérie Miguel-Kraag, qui a aimé mon écriture et mes thématiques. Elle a fait un magnifique travail de relecture de Depuis, mon cœur a un battement de retard qu’elle a présenté à quelques éditeurs. Flammarion a décidé de l’éditer en 2019 et publiera également mon prochain roman en 2022. En mai 2019, les éditions J’ai Lu ont publié une version légèrement modifiée de Monsieur a la migraine. Je n’ai pas tenté de rééditer mes anciens ouvrages puisque j’ai un nouvel éditeur et que je suis prise par de nouveaux projets d’écriture. »

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Francoise Pirart
© DR

Après deux premiers romans (La Croix de Saint-Vairant et Le rêve est une seconde vie) sortis chez Bernard Gilson/Le Pré-aux-sources, Françoise Pirart a publié dix livres chez Luce Wilquin, dont huit romans entre 1994 (Le décret du 2 mars) et 2018 (Seuls les échos de nos pas). « Luce Wilquin a accepté mon troisième roman qui avait été refusé au dernier moment par Belfond. Même si nous n’avons pas toujours été d’accord sur tous les points, je la considère comme une éditrice expérimentée qui avait une bonne connaissance du milieu et dont la mise en page était très soignée. Plusieurs de mes ouvrages ont paru ailleurs, en Belgique (Ancrage, La Renaissance du Livre/Luc Pire) comme en France (Arléa), que ce soit avant, pendant ou après ma collaboration avec elle. Cela s’explique par diverses raisons (les relations auteur/éditeur ne sont pas toujours un long fleuve tranquille !) et par le fait que certains de mes livres étaient destinés à un public différent, par exemple des romans jeunesse ou des ouvrages pour enfants. Comme la plupart de ses auteurs, je pressentais qu’elle allait arrêter un jour ou l’autre pour des motifs personnels entièrement justifiés. Néanmoins, je croyais vraiment qu’un autre éditeur reprendrait les rênes de sa maison et qu’il y aurait une continuité : une solution qui aurait été idéale et tout à fait réalisable. Il semble que des tentatives aient été faites pour inciter Luce Wilquin à agir en ce sens, mais elles ont été vaines, ce qui est regrettable et très dommageable pour les auteurs.
J’avais déjà été en contact avec MEO qui, en 2009, avait réédité un de mes romans (La Grinche). Quand Luce a arrêté ses activités, j’ai appris que certains de ses auteurs avaient décidé de faire appel à un agent littéraire pour les aider à trouver un nouvel éditeur, ce qui était plutôt une bonne idée. En tout cas, cela a été bénéfique pour quelques-uns d’entre eux dont les projets ont fini par être acceptés par des maisons d’édition françaises de renom. De mon côté, avant cela, j’avais proposé à MEO le manuscrit d’un roman (Beau comme une éclipse) qui a été publié en 2019. Quant au Sablon (Weyrich), le projet de réédition de plusieurs ouvrages Wilquin d’écrivains différents a vu le jour grâce à l’initiative de Geneviève Damas qui a su démarcher, convaincre, agir avec enthousiasme et détermination. C’est ainsi qu’y a été réédité mon roman Chicoutimi n’est plus si loin en mai de cette année. Il a donc connu une première édition en 2014 puis cette réédition-ci en 2021, avec entre les deux une sélection pour le prix SABAM. Je n’ai pas essayé de rééditer mes livres en poche, entreprendre ce genre de démarche me semble complexe et demanderait beaucoup d’énergie. Il faut savoir se vendre, ce qui n’est pas mon fort ! Mais Le Sablon est déjà un grand pas vers l’avant pour des livres qui, sans ces rééditions toutes récentes, n’existeraient quasi plus, sauf en bibliothèques ou en bouquineries. J’ai terminé l’écriture d’un roman qui me tient beaucoup à cœur. Il est encore à l’état de manuscrit. Mais au printemps 2022 paraîtra chez MEO un recueil intitulé Tout est sous contrôle ! Ce sont des nouvelles un peu décalées, voire absurdes, dans lesquelles les personnages, tout au contraire du titre, ont une fâcheuse tendance à perdre le contrôle de leur vie. »

Dominique Costermans a publié chez Luce Wilquin cinq recueils de nouvelles entre 2003 (Des provisions de bonheur) et 2008 (Nous dormirons ensemble), ainsi qu’un roman, Outre-Mère (2017). « Mon premier livre, je l’avais envoyé à plusieurs éditeurs en France et en Belgique sans succès. J’ai ensuite participé à des concours de nouvelles et j’en ai remporté un dont le prix était la publication d’un recueil collectif chez Luce Wilquin. Lorsque je l’ai rencontrée, elle m’a dit qu’elle avait depuis deux ans un manuscrit de moi. Je le lui ai renvoyé retravaillé, et elle l’a édité. J’ai plus tard publié deux recueils chez Quadrature, avec son accord. J’avais des relations plus qu’amicales avec elle, quasiment familiales. Je savais depuis plusieurs années qu’elle avait été malade et que c’était difficile, je n’ai pas été très étonnée par sa décision d’arrêter. Mais je me suis sentie orpheline, me demandant qui prendrait soin de moi, même si j’avais aussi publié des livres dans d’autres maisons, mais pas de fiction. »

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Dominique Costermans
© V. Pipers

« Quand il a été acquis qu’elle ne trouverait pas de repreneur, Luce nous a proposé de racheter nos livres et de récupérer nos droits. À peu près en même temps, j’ai été contactée par Olivier Weyrich. J’étais déjà assez proche de sa maison d’édition car j’avais contribué à un recueil de nouvelles. Et Christian Libens et Nausicaa Dewez, directeurs de la collection Plumes du Coq qu’il édite, m’avaient dit espérer que je viendrais chez eux. J’étais attendue, ce qui était très rassurant. Je n’avais pas de manuscrit en attente et quand j’ai terminé le recueil de nouvelles Les petits plats dans les grands, je le leur ai, proposé. Je considère faire désormais partie de l’équipe Weyrich, je la tiens au courant de mes projets. J’espère pouvoir y rééditer Outre-Mère qui est épuisé et qu’on me demande régulièrement. Actuellement, une traductrice italienne travaille à la traduction de seize nouvelles qui possèdent un ancrage italien. »

Geneviève Bergé a publié son premier roman, Les Chignons, en 1993 chez Gallimard, suivi de deux autres à l’Âge d’Homme où, après la mort de son directeur, Vladimir Dimitrijevic, elle n’y a plus eu sa place. Elle est arrivée chez Luce Wilquin en 2008 avec Un peu de soleil sur les planchers. Elle y fera paraitre deux autres romans, Le tableau de Giacomo et Lettres d’Otrante. « C’est Luce qui m’a proposé de la rejoindre et, ayant peu de propension à démarcher plus loin par manque de culot ou de savoir-faire, j’ai accepté. L’ambiance amicale qu’elle faisait régner dans sa maison m’a attirée, même si je m’y suis finalement peu retrouvée et j’ai constaté que je préférais une relation plus strictement professionnelle. Mais la principale raison qui m’a poussé à accepter son invitation, et pas des moindres, est sa fidélité à ses auteurs qui ne s’est pas démentie. J’ai beaucoup apprécié cette fidélité, et pas par "facilité", mais pour ce qu’elle représentait de suivi, de considération, d’intérêt a priori. »

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Genevieve Berge
© DR

« Quand Luce a mis la clé sous la porte, Geneviève Damas a pris contact avec des éditeurs belges afin que certains titres soient réédités. Olivier Weyrich a accepté et a créé les éditions du Sablon où ont reparu plusieurs romans, dont mon dernier, Lettres d’Otrante. J’avais pris la codirection de cette maison avec Éric Brucher, avant d’arrêter au bout d’un an. J’ai terminé à Noël dernier un roman que j’ai envoyé à plusieurs éditeurs français, sans succès, soit il a été refusé, soit je n’ai pas reçu de réponse. Le timing était très mauvais en pleine crise du covid. Je voudrais retenter la France pour avoir une meilleure diffusion, d’autant plus que je ne peux pas connaître sur moi-même pour faire mon auto-promotion. Je vais m’y remettre. »

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