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Privilège ou non, la pandémie a fait grandir notre sentiment de culpabilité

20 juillet 2021
par  Loïs Denis
( Demain, après le virus... , Presse écrite )

Qu’elles soient financières, sanitaires ou mentales, les conséquences de la pandémie sont lourdes. Si la crise a encore creusé les inégalités sociales, elle a également fait apparaître un sentiment grandissant chez les personnes plus privilégiées : la culpabilité.

Être en bonne santé et bien gagner sa vie en temps de pandémie est un luxe. Une situation théoriquement idéale qui, en réalité, peut être difficile à assumer. Problème de riches, clairement, mais problème quand même.

Olivier Luminet, professeur à la Faculté de psychologie de l’Université Catholique de Louvain, spécialiste en psychologie de la santé et membre du groupe d’experts « Psychologie et Corona » nous explique d’où vient ce sentiment de culpabilité et pourquoi il est difficile à gérer en ce moment.

Bonjour Olivier. Comment vous définissez le sentiment de culpabilité ?

Il fait référence à la transgression de nos valeurs et de nos principes moraux. La culpabilité est individuelle, c’est se regarder soi-même. Si j’enfreins des principes qui me semblent importants, je me sens coupable. Il faut distinguer la culpabilité de deux autres émotions proches : la honte et l’embarras. La honte est liée au regard social. Contrairement à la culpabilité, la honte n’est pas ressentie seul·e. L’embarras est moins intense que la culpabilité et on s’en sort vite. La notion d’empathie est centrale dans la culpabilité. Elle permet de plus considérer les autres et peut même être un stimulant. Ce n’est pas une mauvaise émotion à condition qu’elle ne se prolonge pas indéfiniment.

Et ce sentiment s’est décuplé durant cette pandémie ?

Mon observation générale est qu’il y a eu un tel bouleversement dans nos habitudes, mais aussi des normes, que ça a créé un bouleversement émotionnel. La culpabilité est certainement une des émotions qui a augmenté.

La culpabilité a pris des formes relativement neuves, telles que la contamination des autres ou l’infraction des règles.

C’est le retour d’une maladie infectieuse grave qui avait disparu ces dernières décennies. Il n’y avait plus de préoccupation de cette nature-là chez nous. La seule comparaison que je pourrais faire, c’est le sida. Mais c’est différent. Dans le cas du sida, les moyens de protection sont clairs : le préservatif. Se protéger du Covid-19 est beaucoup plus complexe et ne garantit pas une sécurité absolue. La complexité favorise sans doute cet aspect de culpabilité. Concernant la transgression des règles, on est bien dans les aspects moraux. Est-ce que j’accepte, quand on édicte des règles de la société, de les outrepasser ? Pour une personne qui attache beaucoup d’importance aux règles, ça va être très difficile de se retrouver dans des situations où elle ne les respecte pas.

C’est d’ailleurs ce que vous avez pu observer durant les fêtes de fin d’années, avec d’autres chercheurs, à travers un des sondages du « baromètre de motivation » en collaboration avec l’UCLouvain, l’ULB et l’UGent.

On a demandé aux personnes sondées combien de personnes elles avaient vues à Noël et identifié celles qui ont été au-delà du nombre de personnes autorisées. La question était : est-ce que ça vous a fait du bien ? En fait, non. En général, ces personnes se sentaient moins bien que celles qui avaient respecté la bulle autorisée. Elles avaient besoin de contact mais il y avait de la culpabilité derrière. Ça montre qu’enfreindre les mesures n’est pas une solution simple.

Ça peut paraître étonnant mais les personnes en bonne santé, épargnées par le virus, peuvent aussi développer une forme de culpabilité.

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© Alexis Haulot

On est dans une situation de comparaison aux autres dans laquelle une grande partie de la population souffre de toute une série d’aspects, aussi bien financiers que psychologiques. Une autre partie se maintient tant bien que mal. Et le nombre de personnes qui peuvent s’estimer aller mieux est extrêmement faible. Se retrouver dans une toute petite minorité qui va bien, c’est très embêtant parce que ces personnes veulent le partager, mais ne peuvent pas le faire avec beaucoup de monde. Elles se sentent seules dans leur bonheur et un vrai bonheur est un bonheur partagé.

Idem pour les personnes qui ont pu maintenir une certaine stabilité financière, puisque la crise est sanitaire mais également financière ?

J’ai envie de parler d’une situation personnelle. Mon boucher m’a dit : « Vous n’imaginez pas comme je me sens coupable de gagner si bien ma vie. Au premier confinement, les affaires ont bien marché. Mon chiffre d’affaires a doublé. Je me sentais mal par rapport à ça. » Il s’est vraiment livré en expliquant que ça a été un moment de culpabilité intense de réaliser qu’il allait si bien alors que toute une série de personnes allait si mal autour de lui. On était seuls dans la boucherie et il a ajouté : « Vous êtes une des seule personnes à qui je peux dire que je vais mal, parce que je gagne bien ma vie. » C’est quelque chose de difficile à partager. Personne ne pourrait le comprendre. Les gens diraient : « T’as vraiment des plaintes de riche ».

Comment expliquer cette situation ?

La raison de la culpabilité dans ce cas est la perception d’une différence avec l’état majoritaire de la population qui, d’un point de vue financier, est soit en statu quo, soit subit des pertes importantes. Ça risque de donner chez de nombreuses personnes qui ont eu des gains financiers importants l’impression de transgresser leurs valeurs d’égalité entre personnes. Toute transgression de valeurs ou de normes morales crée de la culpabilité.

C’est comme si ces personnes n’avaient pas le droit d’aller mal, en gros.

Elles ont parfaitement le droit d’aller mal. Il faut qu’elles acceptent de dire qu’elles vont mal et qu’elles ne le gardent surtout pas pour elles, ce serait encore plus mauvais. Elles ont besoin de cette reconnaissance. Le financier est un aspect parmi d’autres. Mais pour se sentir bien psychologiquement, il faut un ensemble d’éléments. Il est tout à fait légitime pour ces personnes de pouvoir accepter le fait de ne pas aller bien alors que, sur certains aspects, on pourrait se dire qu’elles vont bien.

Mais ça reste difficile, voire déplacé, d’exprimer son mal-être au regard des personnes qui souffrent davantage de la crise, non ?

Dans cette situation, c’est très difficile à exprimer. C’est très difficile pour le personnel infirmier, commerçant et les artistes, mais iels savent qu’iels vont obtenir du soutien dans les médias. On va être compatissant·e. Mais imaginez le témoignage de mon boucher. Il risque de recevoir des messages hostiles. Il voudrait faire part de sa détresse et, en même temps, il va faire face à une incompréhension énorme. Et ce serait pire s’il recevait des messages malveillants. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas s’adresser à tout le monde, mais seulement à des personnes spécifiques qui vont pouvoir les comprendre. C’est difficile de trouver à qui en parler.

Dans ce cas, comment exprimer son mal-être et le dépasser ?

Il faut pouvoir au moins trouver des personnes dans la même situation avec qui partager. J’ai également remarqué que peu de choses ont été faites en Belgique en termes d’initiatives privées, comme la donation, par exemple. Or, je pense qu’un élément pour soulager cette culpabilité est la donation. Si ces personnes privilégiées se disent qu’un fond de solidarité existe, ça aura un double bénéfice : récolter de l’argent pour aider les personnes en difficulté et soulager une partie de leur culpabilité, clairement.

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