JOURNALISTE FREELANCE.BE Le site des journalistes indépendants

Pourquoi ont-ils tué grand-mère ?

15 janvier 2021
par  Frédéric Soumois
( Demain, après le virus... , Presse écrite )

« Nous n’étions pas préparés à cela », scandent aujourd’hui en chœur les responsables politiques en charge quand le virus Covid-19 fut identifié pour la première fois sur le sol belge. La ministre de la Santé de l’époque, Maggie De Block, n’affirme-t-elle pas aujourd’hui « qu’elle a fait le maximum pour contrer cette épidémie sanitaire » (1).

Le maximum, vraiment ? La presse a fait large écho au marasme du stock de masques, détruits et non remplacés, à la cacophonie des tests, achetés trop tard ou trop chers, à la déroute du tracking et du tracing, inaptes à identifier les clusters d’infection sur lesquels cibler éventuellement une intervention renforcée. Ici encore, le caractère exceptionnel au sens d’imprévisible de l’épidémie sert d’excuse à l’échec d’une réponse largement inadaptée, la plupart des actions entreprises étant advenues trop tard ou trop peu, voire les deux. Après tout, l’Organisation mondiale de la Santé n’a-t-elle pas elle-même hésité jusqu’au 11 mars 2020, 118.000 cas dans 114 pays, 4291 ‎décès, des « milliers de personnes hospitalisées entre la vie et la mort », pour décréter que l’avancée du Covid-19 était une pandémie ?

En fait, cette réponse est un écran de fumée pour cacher une incompétence et un manque d’anticipation peu communs. Et botter en touche est particulièrement scandaleux quand on découvre que, dès 2009, un document élaboré par une série d’experts de très haut niveau – la crème de la crème des experts éthiciens de notre pays- donnait quasiment la recette intégrale d’une réplique adaptée à une pandémie comparable à celle que nous connaissons depuis début 2020. Ce document, c’est l’avis numéro 48 du Comité consultatif de Bioéthique, remis en mars 2009 à la demande de la ministre de la santé de l’époque, Laurette Onkelinx (PS), après plus d’un an de délibérations.

Comme celle de tous les ministres de la santé, la gestion et le bilan d’Onkelinx font débat. Ce n’est pas la question ici. Mais force est de reconnaître que quand elle pose sa questions aux meilleurs éthiciens du Royaume, elle fait preuve de clairvoyance, fût-elle éclairée par de bons experts. Voici ce qu’elle écrit : « Depuis la fin 2005, les autorités belges ont investi dans la mise au point d’un plan opérationnel pour la gestion d’une pandémie de grippe dans notre pays. (...) Pour parer à une éventuelle pandémie, notre pays s’attache à actualiser ce plan de lutte en permanence, conformément aux recommandations scientifiques y afférentes, et veille notamment à constituer un stock de médicaments antiviraux, de masques et de vaccins. (...) Je me permets dès lors de demander un avis concernant un certain nombre de problèmes éthiques pertinents.Tous ces problèmes éthiques sont liés à la grande incertitude entourant ce à quoi nous devons nous attendre en cas de pandémie. Une pandémie sera due à un virus encore inconnu à cette heure, de sorte qu’il est impossible de se représenter le déroulement exact. Dans le cadre de nos préparatifs, nous nous appuyons donc sur deux scénarios : l’un, plus grave, fait référence aux observations effectuées pendant la pandémie de 1918, l’autre est moins alarmant. Il est toutefois certain que, lors d’une pandémie, la demande de soins est nettement plus importante que d’ordinaire. Il sera en outre plus difficile de dispenser ces soins comme il se doit, puisque le personnel médical sera lui aussi touché par la pandémie. Je m’interroge dès lors sur les priorités qui doivent, le cas échéant, être définies – notamment en ce qui concerne les médicaments antiviraux, les vaccins et l’accès aux soins de santé ».

Et d’expliciter : « La difficulté d’anticiper une pandémie entraîne cependant divers problèmes. Ni son ampleur, ni le moment auquel elle surviendra ne peuvent être définis à l’avance. Voilà pourquoi il est également difficile de déterminer si notre stock stratégique sera suffisant pour pouvoir traiter toutes les personnes présentant des symptômes (...). Par conséquent, il faut aussi partir du principe que nous serons peut-être amenés à devoir faire des choix et à définir certaines priorités par rapport à certains groupes. En ce qui concerne les vaccins (pré)pandémiques, le Commissariat interministériel Influenza applique la stratégie décrite ci-après. La quantité de vaccins prépandémiques achetés sera suffisante pour administrer une première dose à l’ensemble de la population belge et l’on passera déjà commande pour recevoir au plus vite une deuxième dose de vaccin pandémique1 pour toute la population. Vu l’incertitude qui entoure le timing et l’ampleur de la dotation livrée du vaccin pandémique, le problème des priorités pourrait également se poser sur le plan éthique. Quel groupe de personnes pourrait en effet avoir droit en premier lieu à la vaccination si nous étions confrontés à des problèmes de livraison ? Un problème identique se pose en matière d’accès aux soins de santé. Comme le reste de la population, le groupe des professionnels des soins de santé sera lui aussi touché par la pandémie. L’absentéisme risque d’être très élevé, éventuellement sur une longue période. Ce qui risque de compromettre la continuité des soins de santé de première et deuxième lignes. Par ailleurs, la capacité des hôpitaux belges n’est pas illimitée, tant en termes de nombre de lits que de respirateurs et de personnel. Comme pour les vaccins et les médicaments antiviraux, il sera sans doute nécessaire de définir certaines priorités » (2).

JPEG - 125.2 ko
Source : Unsplash
© Aimee Vogelsang

Tout est dit. Ce sont les bonnes questions. Et les éthiciens y répondent, en quarante pages bien serrées. Bien entendu, ils ne peuvent pas arrêter toutes les réponses dans leur détail, car le caractère même de la pandémie peut les influencer largement. Un virus transmissible par voie aérienne ne se traite pas comme celui qui exige un contact pour contaminer autrui. Celui qui tue 80% des patients en une semaine, comme l’Ebola, ne se traite pas comme un virus qui ne donne que quelques symtômes grippaux à la majorité des contaminés, comme le sera le Sars-CoV-2. .

Et effectivement, le document contient de nombreux conseils qui seront suivis onze ans plus tard lors de l’émergence du Covid-19, comme celui-ci « Les gouverneurs de province reçoivent un relevé de la capacité en lits des différents hôpitaux de leur province et transmettent ces informations aux points de contact locaux « soins de santé ». Les hôpitaux aménagent des lieux d’accueil séparés (salles d’attente, services d’urgence et lits d’hôpitaux) pour prendre en charge les patients soupçonnés d’avoir contracté la grippe. Les interventions non urgentes sont refusées afin que le personnel médical et paramédical reste disponible pour les patients touchés » (3).

Par contre d’autres dispositions, qui paraissent pourtant aussi indispensables dès le début de la pandémie aux experts, ne sont pas appliqués en février, mais seront appliqués bien plus tard. Bien trop tard. « Les patients ne peuvent s’adresser aux hôpitaux que s’ils y sont envoyés par leur médecin traitant. Les soins s’effectuent dans la mesure du possible à domicile. Le médecin traitant ou le médecin du point de contact local « soins de santé » fournit aux patients des médicaments antiviraux et des masques chirurgicaux, en leur demandant d’éviter les déplacements, de porter un masque chirurgical lorsqu’ils sont en contact avec les personnes vivant sous le même toit qu’eux et ce, pendant les 7 jours suivant l’apparition des symptômes. Le virus serait transmissible pendant 7 jours, mais est déjà actif le jour qui précède celui de l’apparition des symptômes. Chaque fois qu’un cas de grippe aviaire est constaté, les personnes qui ont été en contact avec le patient sont recherchées » (4).

Des médicaments ? Il n’y a pas de stock adéquat, faute de savoir à quoi réagit ce nouveau virus. Mais il n’y a pas davantage de masques disponibles ni de système de tracing évoqué dans le document. La ministre de la santé a fait détruire les stocks stratégiques de masques, qu’elle affirme avoir été mal conservés, mais qu’elle ne cherche pas à remplacer. Et elle n’a pas demandé à Sciensano ou au SPF Santé, dont ce serait la tâche, de construire un système fiable de tracking et de tracing. L’Allemagne le fera de deux mois à quatre mois avant nous, avec un résultat majeur : à la mi-décembre, l’Allemagne déplore 21.000 décès liés au Covid-19 pour 18.000 en Belgique. Avec neuf fois plus de population ! Chercher l’erreur.

L’erreur, c’est de ne pas avoir lu ou avoir négligé de suivre les conseils des experts. Qui font état de stocks de masques (qui manqueront donc), mais abordent aussi de manière approfondie « comment concilier les droits et libertés de l’individu avec un certain nombre de mesures considérées nécessaires par les autorités publiques pour endiguer la maladie, comme par exemple la réquisition de personnes ou l’isolation des personnes contaminées » (5) ? Ils examinent quels sont les droits et les devoirs des médecins. Envisagent de savoir si on peut interdire à un agent de santé de travailler s’il n’accepte pas de se protéger par un vaccin ou une autre mesure prophylactique. Traitent la difficile question de savoir si on peut rendre un vaccin obligatoire. Leur réponse est à l’époque positive : « Pour des raisons d’intérêt public (...) en cas de pandémie, la liberté individuelle qui consiste à refuser la vaccination, ne doit pas être respectée. S’il y a lieu de consacrer tout le temps qu’il faut pour convaincre un individu qui refuserait le vaccin pandémique, afin d’essayer de lui faire comprendre le danger que ce refus signifie pour lui et pour les autres, il n’y aurait pas lieu de donner suite à son refus de soins car l’intérêt du corps social l’emporte ici sur le respect d’autonomie de la personne » (6). Développement de canaux d’information adapté pour instaurer une confiance face à une population où « nombre de citoyens ont malice à « trouver la faille » de chaque directive » (7), développement de canaux spécifiques pour population allochtone, réalisation de campagnes pour informer la population sur les affections virales en général et sur les comportements préventifs à adopter pour éviter la propagation du virus, le texte fourmille de (bons) conseils. La plupart n’ont pas été suivis et beaucoup ne le sont pas encore. Parce qu’ils ont été négligés. Or, les avis du comité d’éthique sont envoyés en priorité au ministre de la Santé en charge, plusieurs semaines avant leur remise aux parlementaires, puis au grand public.

Si ces conseils, ou la majorité d’entre eux, avaient été suivis, le prix en vies et en souffrance aurait été différents, il n’y a aucun doute là-dessus. Quatre lignes réglaient par exemple la question des respirateurs : « L’achat d’un plus grand nombre de respirateurs semble moins extravagant, même s’il représente un investissement budgétaire important. Les respirateurs sont des biens d’investissement durables et pourront toujours être utilisés après la pandémie. Même en dehors des périodes de pandémie, ces appareils viennent parfois à manquer » (8).

Or, ce prix, il va être très majoritairement payé par les plus âgés d’entre nous, pris au piège dans des maisons de repos et de soins qui se sont peu ou mal préparées à cette situation, oubliant les leçons des étés caniculaires, ne disposant pas d’un plan d’urgence pourtant prévu par la loi. Le premier cas confirmé en maison de repos remonte au 10 mars, dans l’établissement La Cambre, à Watermael. Les visites aux pensionnaires sont alors interdites. Mais empêcher que le virus ne pénètre est impossible. Du 1 er avril au 21 juin, 89 % des homes ont rapporté au moins un cas Covid-19 possible. « Dans les maisons de repos, empêcher les contacts n’est pas possible », relate Olivier Hardy (ULB), co-auteur d’une étude sur la part des décès en maison de repos (9). « C’est d’ailleurs dans les maisons de repos et de soins de grande taille que l’on a observé le taux de mortalité le plus important. Il y a là davantage de personnel et, vu la taille, les risques qu’une personne contamine un grand nombre d’autres personnes, sont plus grands. » 6.083 résidents ont perdu la vie à cause du Covid jusqu’au 21 juin. Cela représente 63,4 % de l’ensemble des décès. Certes, de 63,4 %, on est redescendu à 48,4 % depuis le 31 août. « Surtout en Wallonie et à Bruxelles, on voit clairement que la deuxième vague est plus forte au-dehors que dedans », analyse Olivier Hardy. « Une fois que le virus pénètre, ils parviennent mieux à gérer. J’imagine que cela est dû au fait d’avoir un meilleur équipement, des règles strictes, un testing plus efficace... »

Certes, la deuxième vague n’a pas atteint, mais de très peu, le niveau où la capacité des lits de soins intensifs aurait été dépassée. Elle l’a été dans certains hôpitaux et dans certaines régions, mais le système de régulation a permis d’éviter le pire. Mais qu’en sera-t-il lors d’une possible troisième vague ? L’avis rendu en 2009 aborde déjà la question de la priorisation des soins à adopter dans ce cas. « Tous les êtres humains ont en principe des droits égaux et, comme le souligne le Comité consultatif finlandais pour l’éthique de la santé, « il n’existe pas de réponses ‘correctes’ aux questions liées à la priorisation en cas de pandémie ». D’un point de vue éthique, il n’y a pas non plus de réponses « correctes » aux questions visant la dépriorisation. Cependant, les principes éthiques doivent aussi pouvoir être applicables et la force majeure prévaut dans certaines circonstances. Sous l’angle d’une vision utilitariste, une majorité de la population a tout à gagner à ce que certains professionnels restent opérants en cas de pandémie, de sorte que leur priorisation semble légitime » (10).

Qu’en pense l’actuelle présidente du Conseil consultatif, appelé à se prononcer dans les jours qui viennent sur de nombreuses questions éthiques autour de la crise du Covid-19 ? Est-il éthique de trier les malades face au Covid ? Le comité français d’éthique vient de publier un avis sur les enjeux éthiques de la prise en charge et de l’accès aux soins pour tous « en situation de forte tension liée à l’épidémie de Covid-19 ». Les sages français constatent que « la tension qui s’exerce sur le système sanitaire, révélée à l’occasion de l’épidémie de Covid-19, traduit l’insuffisance des moyens au regard des besoins de santé. Elle est liée, d’une part, à l’accélération de la propagation du virus qui affecte, de façon particulièrement inégalitaire, un nombre très élevé de personnes et, d’autre part, aux limites du système de santé lui-même en termes de capacités et de ressources humaines. Si l’adaptation des capacités par l’augmentation du nombre de lits de réanimation ou de lits de médecine est théoriquement toujours possible, l’augmentation des ressources humaines, qu’il s’agisse des personnels médicaux ou paramédicaux, n’est pas réalisable dans un délai court, puisqu’elle est tributaire du recrutement et de la formation de ces professionnels ».

Les experts jaugent que « cette tension amène à décider dans l’urgence d’actions de réorganisation des soins, avec notamment des déprogrammations d’actes chirurgicaux et médicaux et des fermetures de lits spécialisés, au bénéfice de lits « dédiés Covid ». Elle conduit aussi à faire des choix concernant l’allocation des ressources et, de ce fait, à une priorisation des personnes parmi celles requérant des soins et des traitements ».

« Pas question d’une éthique d’exception ». Une situation qui soulève « de nombreuses questions éthiques et imposent de tout mettre en œuvre pour apporter à chaque patient ’des soins consciencieux, attentifs et conformes aux données acquises de la science’ ». En effet, cette exigence implique de respecter les principes éthiques intangibles de non-malfaisance, de non-discrimination, de non-hiérarchisation des vies, de respect des droits fondamentaux d’autonomie, de dignité, d’équité et d’attention aux plus vulnérables. « Si les limites du système de santé sont dépassées et si l’aggravation d’une pandémie, en dépit de tous les efforts de mobilisation et d’organisation, empêche de traiter tous les malades avec la même efficacité qu’en temps ordinaire, les principes de l’éthique médicale doivent toujours être maintenus : une situation exceptionnelle ne doit pas conduire à une éthique d’exception », martèlent les sages.

Cette question du « débordement » du système de santé concerne non seulement la médecine, mais aussi le politique. Dans ce contexte de pandémie, il s’agit d’une question centrale, quoique complexe, qui impose des choix difficiles : la fixation de priorités, comme celle de privilégier la santé des individus au prix de restrictions de libertés, et des modalités de priorisation des patients pour l’accès aux soins. « Il faut donc une vision cohérente de cet ensemble pour définir les choix et obtenir leur acceptation de la part de tous les acteurs. Il s’agit là d’un enjeu majeur de santé publique », avancent-ils.

Les experts auteurs de l’avis ont été à l’écoute du terrain : « De fortes préoccupations se sont exprimées à ce sujet, tant chez les soignants redoutant d’avoir à assumer seuls des dilemmes particulièrement douloureux, que dans le discours public, qui n’évoque pas sans crainte profonde la perspective d’un ’tri des malades’, justifiant le confinement par la nécessité impérative de tout faire pour l’éviter. Ces préoccupations se sont surtout focalisées sur la question la plus visible, l’accès à la réanimation des patients Covid. Mais le terme de ’tri des malades’ constitue un raccourci qui laisse penser qu’il s’agirait de sélectionner les personnes à qui l’on donnerait une chance et celles à qui on la dénierait ». Les éthiciens soulignent qu’il s’agit cependant d’une méthode d’organisation des soins bien connue en médecine d’urgence et en médecine de catastrophe, fondée sur la prise en compte d’une balance gravité/efficacité pour sauver le plus de vies possible tout en tenant compte des contraintes. « La prise en charge et l’accès aux soins de l’ensemble des malades, Covid et non-Covid, s’articulent en réalité dans un continuum de priorisation des patients et de rationnement des ressources, qu’il faut regarder à l’échelle de l’ensemble du système de santé ».

Les sages émettent ensuite une série de recommandations qui doivent guider la réflexion et la pratique de toute équipe médicale. « Les lignes de conduite préconisées insistent sur la nécessité de transparence des critères d’allocation des ressources vis-à-vis de la société et l’impératif éthique de non-abandon, imposant un accompagnement des patients, non admis en réanimation, par des soins médicaux de base et des soins palliatifs ».

« L’importance des repères éthiques ». Cet avis est-il innovant par rapport aux réflexions antérieures ? Qu’apporte-t-il aux professionnels de la santé pour faire face à la situation actuelle voire, comme c’est possible, à de nouvelles vagues d’infection ? Pour la présidente du comité consultatif de bioéthique de Belgique, Florence Caeymaex, professeure de philosophie morale et politique à l’ULiège, « un texte de cette nature est très important. Dans des circonstances aussi exceptionnelles, les repères éthiques ne constituent pas un fardeau supplémentaire, mais au contraire un support pour la prise de décision, et ils ne sont pas solubles dans les critères médicaux. En effet, les médecins disposent de toute une série de critères pour définir des priorités. Dès le début de la crise covid-19, les sociétés savantes ont rappelé ces critères, qui obéissent à une logique utilitariste et d’efficacité médicale qui vise à utiliser au mieux les ressources rares, avec pour objectif de sauver le plus de vies possibles. Cette logique mettra en œuvre la règle de proportionnalité des soins : priorité d’accès aux soins aux patients pour lesquels on peut raisonnablement attendre que le traitement administré soit adéquat aux résultats attendus ou visés (récupérer la santé). En régime normal, cela marche très bien avec le principe éthique de non-discrimination, fondamental dans l’éthique médicale. La priorisation des patients en attente de chirurgie cardiaque s’effectue sur des critères médicaux, qui en principe neutralisent, les discriminations injustes (telles que fondées sur l’âge, le sexe, la couleur de peau, l’origine, le handicap, la condition socio-économique, etc.). Mais une fois qu’on entre dans l’état de nécessité, où il n’y a pas assez de ressources pour tout le monde, où l’on ne peut plus dire « à chacun selon ses besoins », la logique d’efficacité médicale peut ne plus suffire, voire même entrer en contradiction avec certains principes éthiques, notamment celui d’égalité d’accès aux soins ou d’égalité de valeur des vies parce que précisément il faut choisir. Le principe de non-discrimination ne peut plus être totalement respecté. La règle de proportionnalité des soins et de qualité de vie, par exemple, défavorisera très souvent des personnes avec de co-morbidités importantes, les personnes âgées, les personnes avec certains handicaps. En faisant des choix, on mettra inévitablement en jeu des paramètres comme l’âge, ou des vulnérabilités comme les co-morbidités dont nous savons qu’une partie d’entre elles sont corrélées à la situation sociale et économique des personnes. Suivie à la lettre, la logique utilitariste d’efficacité médicale recommandera de dé-prioriser les personnes vulnérables qui font en principe, dans ces circonstances normales, l’objet d’un surcroît de soins (et non moins). De sorte que les soignants se retrouvent concrètement avec un problème moral grave, qui met en jeu les valeurs de justice et d’égalité auxquelles la plupart d’entre nous, médecins compris, tenons fermement. Reconnaître ce problème pour ce qu’il est, c’est déjà très important. Avancer des principes de justice (et ceux qui y sont liés en éthique médicale, comme la bienfaisance ou le respect des droits fondamentaux) l’est tout autant. Dans des décisions qui seront toujours situées et fonction de patients singuliers, l’idée de justice, ou celle du respect de la volonté du patient (entre autres) peuvent constituer des repères et, surtout, donner du sens à un choix qui s’appuiera évidemment sur des considérations médicales mais dont la portée, qu’on le veuille ou non, les déborde. Les points de repère éthiques ne sont pas là pour légitimer toute les décisions prises, mais pour aider à prendre des décisions qui soient justes, au double sens de la mesure et de la justice.

Et les vaccins ? « Cet avis vient à son heure pour rappeler que la santé n’est pas seulement un bien individuel, un ’capital’ que l’on devrait préserver voire faire fructifier, mais un bien collectif. Quand on se vaccine, on se protège sans doute contre le risque de la maladie ou contre ses conséquences les plus aiguës, mais on protège aussi autrui. C’est particulièrement le cas dans les vaccinations dites « cocons » où, à la rigueur, la personne se fait vacciner en priorité pour protéger autrui, comme un bébé ou une personne à l’immunité compromise, mais c’est en fait le cas dans toutes les vaccinations contre des maladies contagieuses ». Pour l’experte, la situation actuelle demande à bien sonder la transformation de la civilisation de la fin du siècle passé et du début de celui-ci : « Au sortir de la deuxième guerre mondiale, on sauve des millions de vies grâce aux antibiotiques, on mène une guerre systématique contre une série de maladies endémiques, on vaccine contre la coqueluche, qui décimait les familles. Contre la polio, qui tue et handicape. Et à la fin du siècle, on se bat encore contre le sida, qui est aussi une maladie contagieuse. Puis est né le scepticisme quant aux campagnes vaccinales et, dans son sillage, les théories du complot où les pouvoirs publics et les grandes entreprises pharmaceutiques sont pointés du doigt. Aujourd’hui, certains sondages parlent de 30 à 50% de gens qui, au moins dans un premier temps, ne se feraient pas vacciner contre le COVID. Il y a plusieurs facteurs à cela, et il faut reconnaître toute l’importance d’un regard critique sur le développement scientifique et technique. Il ne faut pas oublier ce que les avancées éthiques des années 70 doivent aux scandales scientifico-médicaux à grande échelle des années 50 et 60, par exemple l’affaire de la Thalidomide, prescrite massivement aux femmes enceintes et qui provoquait des handicaps chez le bébés. Il ne faut pas oublier non plus les erreurs commises par les gouvernements lors de la grippe H1N1. La confiance des citoyens doit se mériter, et la régulation doit être vigoureuse et solide, surtout dans les contextes où l’obligation de faire du profit peut entrer en collision avec la sécurité sanitaire. Mais il y a une raison plus profonde à la méfiance suscitée par l’arrivée du vaccin contre le covid. Nous avons a oublié la force des épidémies, l’importance de ce que voulait dire « contagion » à l’époque où les antibiotiques et les vaccins n’existaient pas. Certains aspects de notre liberté, comme celle d’aller et de venir comme on l’entend, de voyager dans des pays lointains, de se rassembler dans des festivals, ou encore celle de faire commerce dans notre quartier ou avec le bout du monde dépendent directement de notre sécurité sanitaire. Cette sécurité sanitaire, nous la devons, entre autres, aux vaccins et aux antibiotiques. Ces dernières décennies, on s’est focalisé sur la santé individuelle, allant même jusqu’à la considérer comme un capital. Certains se croient protégés par leur âge ou leur état de santé. La métaphore du « capital » nous montre que nous avons oublié ce que cette santé individuelle doit à la santé collective. La pandémie qui nous frappe tous nous rappelle que nous sommes tous interdépendants (animaux et milieux de vie compris) et que la santé est un bien collectif. Comme celui de notre environnement. Là aussi, dans les débats sur le réchauffement ou l’arrêt du nucléaire, on voit bien l’ampleur de la variété des positions individuelles, l’affrontement des valeurs, une série de futurs qui ne sont pas compatibles. La vertu du texte français, parmi d’autres, est de rappeler que nous sommes sur le même bateau et que manquer de vision commune pourrait coûter beaucoup de souffrance et de morts ».

1. Sud-Presse, 14 décembre 2020.
2. Avis n° 48 du 30 mars 2009 relatif au plan opérationnel belge « pandémie influenza », p.3
3. Avis n° 48, Op.Cit, p.6
4. Avis n° 48, Op.Cit, p.6
5. Avis n°48, Op.Cit, p.8
6. Avis n°48, Op.Cit, p.19
7. Avis n°48, Op. Cit, p.20.
8. Avis n°48, Op.Cit, p.23.
9. https://www.medrxiv.org/content/10.1101/2020.08.29.20183210v1 et rapport hebdomadaire de Sciensano sur la situation des maisons de repos disponible à https://covid-19.sciensano.be/sites/default/files/Covid19/COVID-19_Surveillance_MR_MRS.pdf
10. Avis n°48, Op.Cit, p.28

Partager :