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Oana, 50 ans : « je me suis réappropriée ma maison »

Comment le confinement a changé notre rapport à nos lieux de vie

23 décembre 2020
par  Emilie Pommereau
( Le virus des héros comme des gens ordinaires , Presse écrite )

Depuis sa petite mansarde, Oana 50 ans, raconte comment elle s’est réappropriée sa maison pendant le confinement. Avec plusieurs vies dans une vie, aujourd’hui elle semble prête à se détacher du passé, à se libérer des choses pour vivre léger.

Le plaisir non coupable de faire chambre à part

Dès le premier confinement, Oana est tombée malade et pour éviter de contaminer toute la famille, elle a investi une chambre sous les toits de sa maison à Forest. « Au final chacun avait sa chambre, mon mari et mes deux filles, et c’était bien comme ça ». Le couple a donc fait chambre à part, mais tout s’est passé naturellement sans tragédie ni culpabilité. « Arrivée à un certain âge, ce n’est pas désagréable de dormir seule. Et mon mari et moi le vivons très bien, chacun a son petit chez-soi au sein de la maison, c’est un luxe incroyable ». La famille a tout de même profité ensemble du jardin et entrepris des plantations. Mais Oana, elle, avait un projet bien plus important. « J’ai ce travail depuis quelques temps dans mon cœur et dans ma tête, celui de faire sortir des choses de chez moi, je sens que j’en ai besoin et que ça me fait du bien ».

Faire le tri pour simplifier la vie

Le tri chez Oana apparaît d’emblée comme une solution, une réaction a une vie complexe. « Nous sommes une famille recomposée, mais sur combien de plans émotionnels ! Je suis roumaine, j’ai vécu en Espagne, en Italie et j’ai eu un premier mari qui est décédé. Puis j’ai rencontré mon nouveau compagnon belge. Il avait déjà des enfants et j’arrive avec mon passé et mes affaires. Nous avons eu des jumelles ce qui a rajouté une charge parentale. Deux pays, deux familles, deux passés, c’est très compliqué à gérer et j’ai eu des blocages. Mais aujourd’hui, j’ai besoin de vider les choses ». Le confinement a ouvert cette fenêtre de disponibilité. Oana peut enfin regarder ses armoires en face et constater tout ce qu’elle a accumulé les années durant. « J’ai envie de faire moins d’achats et moins de déchets, de me battre contre l’invasion des choses ».

Trier ou comment passer sa vie au tamis
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Si Marie Kondo préconise de désencombrer en une seule fois, pour beaucoup cet exercice s’apparente à une course de fond, à laquelle il faut s’entraîner. Après la disparition de son ex-mari, Oana a été confrontée au lourd travail de tri des affaires d’un défunt. « C’était dur émotionnellement, parce que ce sont des choses qui me rattachent à mon pays, mais j’ai réussi à le faire. Je peux maintenant passer à l’étape suivante pour laisser d’autres choses partir. C’est dur, mais j’avance, j’avance… ». Oana a alors plongé dans des affaires qu’elle n’avait pas touchées depuis 10 ans, depuis la naissance de ses jumelles en fait. Et même si une grande partie pouvait directement aller à la poubelle, elle a rencontré beaucoup de difficultés à faire des choix. « J’étais là entre les affaires et je changeais de piles, de gauche à droite et de droite à gauche, jusque ce que j’arrive à me dire que ça pouvait partir. C’était comme une passoire, dans laquelle on fait passer les choses, encore et encore. Mais ça fait un bien fou une fois qu’on parvient à ne garder que l’essentiel » explique-t-elle. La mère de famille a aussi trié quelques affaires de puériculture et des livres qu’elle a en grande partie donnés. « J’ai vraiment du mal à jeter, alors je me console en donnant et en faisant plaisir aux autres ».

« Chargée ou pas, je veux que ça soit beau »

Au tout début du confinement Oana a acheté le deuxième livre de Marie Kondo sur la magie du rangement au travail. Elle avait déjà lu le premier et avait retenu le conseil de la japonaise : ne pas trier les affaires des autres, ne pas essayer de les convaincre, le reste de la famille suivra. Et c’est exactement ce qui s’est passé. « J’ai commencé à trier toute seule et les enfants et mon compagnon ont fait pareil ». Mais Oana a quand même donné le ton. « Je leur ai dit ‘ici, c’est chez nous, que cela soit chargé ou pas, je veux que ça soit beau’, c’est la seule directive que j’ai donnée ». Elle avait en ligne de mire les énormes caisses que son mari informaticien a rempli de câbles et qui enlaidissaient la petite chambre sous les toits qu’elle convoitait pour passer le confinement. « Chacun a ses obsessions, moi j’achète des livres et mon mari des câbles… mais j’avoue que je préfère être entourée de livres plutôt que de câbles » rigole-t-elle. Oana a donc trié sa maison et investi une pièce à elle, rien que pour elle. « Ma chambre est maintenant remplie de plantes que j’ai ramenées du boulot, de livres topographiques parce que j’adore marcher. J’y ai aussi installé un bureau pour télétravailler et un tapis de gymnastique pour faire mes étirements. Mais il faut que je me calme avec les livres, j’hésite à acheter une liseuse », confie-t-elle.

L’absurdité des placards de cuisine

Maintenant qu’Oana gère le contenu de sa maison, elle a commencé à s’intéresser à la fonctionnalité de certains meubles. Au mois de juillet, la petite famille a loué une maison ultra moderne dans les Ardennes qui a beaucoup inspirée Oana. « Il y avait cette cuisine super pratique avec de grands tiroirs. Je me suis rendue compte à quel point la mienne n’était pas fonctionnelle. J’ai des armoires qui vont très haut, mais que j’utilise mal. Comment veux-tu arriver à deux mètres de hauteur ? Tu dois te mettre sur une chaise, c’est complètement ridicule ». Une grande baie vitrée avec une magnifique vue sur la colline, au sol un revêtement en béton ciré ultra facile à entretenir, des beaux meubles épurés qui laissent voir la beauté du bois. La mère de famille a découvert le plaisir de côtoyer le peu et l’utile. « C’était tout l’inverse de chez moi ». À ce moment, elle se rend compte du modèle familial qu’elle a perpétué. « Mon père était un artiste et avait beaucoup de goût. Il avait décoré toute la maison, fait faire des luminaires par des artisans, avec des couleurs accordées aux murs. C’était très beau. En revanche, ma mère, le rangement c’était une catastrophe. Je me rappelle d’un intérieur très chargé avec beaucoup de bibelots et de souvenirs, mais c’était coquet et chaleureux ». Oana reconnaît que sa maison aujourd’hui ressemble beaucoup à celle de son enfance. À la différence qu’elle semble enfin prête à la désencombrer.

« Le monde actuel est fort chargé, tout va vite, on profite moins de chez soi. Avec l’arrivée de mes jumelles à 40 ans, j’étais aussi un peu dépassée, j’achetais beaucoup mais je ne contrôlais pas ce que j’avais déjà chez moi. Avec le confinement, j’ai eu l’impression de revivre un peu comme avant, comme au temps où on savait exactement ce qu’il y avait dans les armoires. Je me suis réappropriée mon chez-moi et je l’ai redécouvert sous un autre jour ».

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