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Mushu Cook, militante masquée

30 juin 2020
par  Florence Hainaut
( Le virus de la débrouille , Presse écrite )

Bruxelles, 3h30 du matin. Sofia Touhami enfourche son vélo et traverse la ville pour rejoindre son atelier. Pendant plusieurs heures, elle va pétrir, râper, pâtisser, moudre et assembler. A 11h, cette étudiante en droit sera de retour sur les routes pour livrer les repas qu’elle a confectionnés. Dedans, aucune protéine animale. Ni viande, ni lait, ni œufs, ni miel. C’est le concept de sa petite entreprise, Mushu Cook, traiteure vegan.

Vegan, Sofia ne l’a pas toujours été. En 2017, dans le cadre d’un cours de droit constitutionnel, elle doit écrire un argumentaire sur la sensibilité des animaux, sujet auquel elle ne connaît rien. Elle est du genre à bûcher. Alors elle se plonge corps et âme dans le sujet. Le travail n’était pas encore rendu qu’elle avait arrêté de consommer des produits d’origine animale. D’abord une semaine, pour essayer. La semaine s’est transformée en un mois, puis deux. Ca fait aujourd’hui trois ans. Assez vite, elle s’est mise à militer pour la cause. Elle tracte, elle apostrophe, elle explique.

En 2019, elle tombe malade et passe plusieurs mois chez ses parents Surtout dans leur cuisine. « En fait, c’est un peu leur idée. Ils m’ont demandé pourquoi je ne vendais pas ce que je faisais. Le statut d’étudiant entrepreneur m’a permis de me lancer. » Elle commence par pâtisser, avec comme débouché l’épicerie de son village natal, près de Gembloux. Elle remplace les oeufs par de la compote de pomme, des graines de lin ou de chia ou de l’eau de pois de chiche qui se monte en neige comme des blancs. Le beurre est un substitut à base de soja. Les sablés sablent, les tartelettes croustillent, la mousse au chocolat est aérienne. La sauce prend : il est forcément plus compliqué de refuser un muffin vegan qu’un tract sur les souffrances animales. « Puis ça s’est étendu. »

Sofia n’a pas pour autant troqué sa cape de militante pour son tablier de cheffe. Elle a juste commencé à agir masquée : « Je me suis dit que si je voulais vraiment convaincre les gens, je devais les prendre par les sentiments, donc les estomacs. C’est une manière de sensibiliser différente de ce que je peux faire en étant sur le terrain. » Son statut d’étudiante entrepreneuse sous le bras, elle loue ponctuellement un atelier de cuisine et se lance dans le catering pour les sociétés. « C’était la possibilité de toucher un public plus large et donc de convaincre plus de gens. »

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Et puis le virus est passé par là, elle perd du jour au le demain tous ses revenus. D’abord son job chez un gros traiteur bruxellois, où elle gagnait sa vie et ses galons de professionnelle, et puis tous ses clients, aucune entreprise n’ayant l’occasion de faire appel à ses services. « Je me suis morfondue pendant un mois et puis je me suis dit que mon compte en banque se vidait, donc j’ai réfléchi à la manière de me débrouiller. Sur mon compte d’entreprise il me restait 500 euros, donc tout pile deux semaines de location d’un atelier de cuisine. Je me suis dit que j’allais lancer mon produit pour les particuliers et je me suis donné deux semaines pour réussir, après je n’aurais plus pu payer l’atelier. » Et ça a fonctionné.

Elle n’a pas 25 ans, elle fait avec les outils qu’elle maitrise : les réseaux sociaux. Elle imagine deux menus, entrée-plat-dessert, entre 15 et 19 euros. Elle explique sa démarche et sa situation. L’information circule, elle vend tous ses menus. Les gens s’embêtent et stressent, ceux qui le peuvent voudraient être solidaires mais ne savent pas toujours comment faire. Sofia sait comment faire, ça n’est pas une première. Elle les a pris par les sentiments : l’estomac.

Ce matin-là, dans le menu qu’on lui a commandé : des sablés au romarin, un burger avec un pain maison au curcuma et lait d’avoine, une galette de haricots rouge, poivron, maïs, farine de châtaigne et du guacamole « sans coriandre pour les gens qui n’aiment pas ça ». En dessert, un muffin au chocolat. C’est fait avec amour, c’est frais, c’est savoureux, les plus acharnés des viandards en sortent satisfaits et repus.

Dans sa carte des choses sucrées, une tartelette caramel-chocolat, des sablés à la lavande, véritable drogue dure, des pots de beurres de noix et une mousse au chocolat.

Elle fait attention aux produits qu’elle utilise. « J’ai pas mal bossé pour trouver les bons fournisseurs. J’utilise minimum 90% de bio dans tout ce que je sers et dans la mesure du possible, j’essaie que ça soit local. » Mais vraiment local, elle s’est fixée un périmètre de 50 kilomètres autour de l’atelier. « C’est pour ça que mes fraises viennent de Vilvoorde et pas de Wépion » Même les contenants qu’elle utilise sont compostables.

Avec la réouverture des entreprises, Sofia va essayer de retourner à son plan initial de catering. En attendant, elle continue à proposer ses menus, ses pâtisseries mais aussi des sandwichs qui commencent à intéresser des petites structures qui voudraient offrir quelque chose de sain et cohérent à grignoter, mais sans l’équipement et le temps pour en assurer la fabrication. Ça marche pas mal. Ses mollets ont du mal à suivre. Depuis qu’ils ont fini leurs examens, certains de ses amis se sont proposés comme livreurs bénévoles. Sofia aussi a fini ses examens. Comme d’habitude elle a tout réussi. Et comme d’habitude, en menant de front ses mille vies. Elle déteste dépendre, estime que ses parents ont assez bossé pour lui offrir ses études, que le reste, c’est à elle de l’assumer. Dans son école de droit, la plupart des étudiants ont le loisir d’étudier à temps plein. Pendant le blocus, Sofia leur a assuré des livraisons de repas sains. Chacun y a trouvé son compte.

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