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Les seigneurs des anneaux

14 août 2020
par  Myriam Leroy
( Demain, après le virus... , Presse écrite )

La crise du Coronavirus a incité énormément de Belges à retourner au jardin, pour s’occuper mais également pour manger. L’auteure de ces lignes n’a pas fait exception et s’est découvert une nouvelle passion : les vers de terre.

C’était au début du confinement, quand on croyait que les supermarchés allaient être pillés, les campagnes dévalisées, quand on pensait qu’on n’en sortirait peut-être pas vivants.
Ce moment où l’on s’est posé la question de l’autosuffisance, avant de devoir reconnaître que la technologie, la ville et les GAFA nous avaient rendus dépendants, incapables de débrouille, assistés.
Nous ne savions plus rien faire pousser, plus rien fabriquer, nous ne savions faire qu’acheter.
Et si, bientôt, il n’y avait même plus rien à acheter ?
Si nous étions à la lisière des premières émeutes de la faim en Belgique ?
Vue depuis août 2020, l’inquiétude peut paraître grotesque mais qui, en mars dernier, était capable d’assurer qu’il ne connaîtrait jamais de difficulté d’approvisionnement ?
Pas moi en tout cas. Ni mon Delhaize, qui manquait déjà de tout.

L’histoire de la vie

Voilà pourquoi, dès l’annonce du confinement, je décide de rendre une petite visite (gratuite) à l’ASBL Worms, qui tient salon aux anciennes casernes d’Ixelles.
Entre la place Flagey et le cimetière, grouille une cité pas tout à fait comme les autres : dans de grands bacs poussés contre le mur, derrière une grille et un poulailler, on trouve des vers par milliers, achevant de se repaître de déchets ménagers. On les aperçoit louvoyer entre un abricot pourri, une coquille d’oeuf et des épluchures non-identifiables...
Le rapport entre ce spectacle apocalyptique et mon assiette ?
Plus étroit qu’on pourrait le penser.
Le compost est un engrais naturel qui permet également de valoriser les déchets organiques et le carton. L’histoire de la vie, le cycle éternel : on mange une courgette et on en recycle le pédoncule ou les parties gâtées qui deviendront quelques mois plus tard le dopant de la terre, qui accueillera de nouveaux plants de courgettes, qui fourniront des pédoncules et des parties gâtées, qui blablabla...

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Or brun

Le vermicompost se distingue du compost classique en s’appuyant sur l’aide de vers, indûment appelés lombrics. Il s’agit en réalité de spécimens d’eisenia foetidae (avouez que le nom est appétissant). Les lombrics sont spécialisés dans le labours. Les eisenia dans la digestion.
C’est à dire que si les uns sont utiles pour créer des galeries qui aèrent les sols, les autres, en plus, mangent, mangent, mangent, digèrent, digèrent, digèrent, et excrètent, excrètent, excrètent (et copulent, copulent, copulent).
Deux miracles se produisent alors : les vers dévorent les rebuts de table mis à leur disposition, réduisant leur taille, leur encombrement, leur durée de vie (voilà qui devrait exciter celleux qui sont engagés le zéro déchets), et ils défèquent un or brun, s’apparentant visuellement à du terreau, véritable pot belge pour plantes.
Le plus produit : du percolat, appelé « thé de vers », résultat de la décomposition de la matière organique, engrais liquide surpuissant à récolter sous le compost.
Voilà pour la théorie.

Suicide collectif

De retour à la vraie vie, je déambule sur les pavés de See U avec mes gants et mon masque, je touille dans un blob marron et je remplis un seau de mes nouveaux colocataires.
Je leur ai aménagé une dépendance dans mon vaste domaine : une série de bacs en plastique troués et empilés sur le bord de ma terrasse.
Il y a quelques années, j’avais fait l’acquisition d’un vermicomposteur sur je ne sais quelle impulsion (la lecture d’un roman survivaliste, sans doute), mais je n’avais jamais eu le courage de l’utiliser.
A dire vrai, rien ne me dégoûte plus que les vers, larves, asticots, tout ce qui grouille, est visqueux, humide et émet des petits sons de succion.
En toute logique, mon premier contact avec mes eisenia me donne des hauts-le-coeur.
Et s’ils s’échappaient ? Si je les retrouvais dans mon lit pendant la nuit, à me regarder dormir ?
Aucun danger, m’assure-t-on sur les forums internet. Les vers craignent la lumière, l’air libre, il n’y a donc pas de risque qu’ils quittent leurs appartements.
Sauf que leur logette est manifestement peu à leur goût.
Le lendemain matin, je découvre, au pied de mon empilade de plastique, un suicide collectif façon Ordre du temple solaire. Des dizaines de petits cadavres calcinés qui se mettent déjà à sentir le militant réactionnaire.
Une petite enquête plus tard, je comprends que le vermicompostage ne s’improvise pas hélas. Qu’il est ainsi déconseillé d’y intégrer, comme je l’avais hélas fait, des morceaux de légumes fermentés : les bactéries avaient décimé mon élevage. RIP, les copains. So long.
Me voilà donc contrainte d’aller faire une repasse (gratuite) à l’ABSL Worms pour remplacer les morts.
Sensible à ma galère, la responsable m’indique que Bruxelles Environnement organise des formations au vermicompost via Zoom.
N’étant plus à une bizarrerie près, je m’inscris et me connecte quelques jours plus tard à un cours en tête à tête (gratuit encore) avec Benoît Salsac, fondateur de Worms, ingénieur agronome et maître composteur.
Qui m’apprend le B.A.-ba de cette discipline dans laquelle il existe donc des maîtres. Pêle-mêle, je note :
Que les vers mangent entre la moitié et la totalité de leur poids tous les jours.
Que leur population double tous les 3 mois.
Qu’ils sont hermaphrodites mais ne peuvent se reproduire seuls.
Qu’on doit leur assurer un juste rapport carbone (papier, carton...) / azote (épluchures et restes) : 40 vs 60 %.
Que les déchets d’origine animale ne sont pas les bienvenus.
Et qu’on ne peut rien donner aux vers qu’on ne mettrait dans notre oeil (!) : oignons, ail, agrumes...
Comme les eiseinia n’ont pas de dents (et merci bien), je me mets à cuisiner pour eux. À broyer des coquilles, découper en juliennes des bouts de légumes... Et à leur déposer tous les jours un offrande.

Passion vers

Les premières semaines, voire les premiers mois, l’investissement est décevant. Il semble ne rien se passer dans les bacs. Quelques vers maigres sinuent sur les bords, sans faire descendre leur garde-manger.
Et puis un jour, j’ouvre le couvercle, je remue la masse brunâtre accumulée, et des centaines de vers s’agitent, dans un bruit écoeurant de peaux mouillées.

Je jette mes déchets dans mon vermicomposteur depuis la mi-mars. Et je ne suis toujours pas parvenue à remplir un tiroir entier. Mes petits cohabitants mangent trop vite.
De temps en temps, je dépose au pied de mes plantes un peu de matière décomposée et je les arrose avec de l’eau additionnée de percolat : mon jardinet est devenu une véritable jungle.
Je suis déjà lasse de manger mes propres courgettes tant mon potager en produit.
Mais je suis absolument sidérée par le prodige qui s’accomplit h24 sur ma terrasse. Au point de me gaver de vidéos Youtube d’autres passionnés de vers. Soyez prêts : l’avenir de l’ASMR passera par le ver.

Charles Darwin avait la même marotte : outre l’évolution des espèces, il étudiait obsessionnellement les vers de terre.
Jusqu’à pratiquer sur ces derniers des expériences plus ou moins farfelues : il demandait ainsi à son fils de jouer du basson à ses vers pour déterminer s’ils étaient dotés de l’ouïe (réponse : non).
Le naturaliste anglais a en revanche mis en évidence le rôle déterminant des vers sur la « bioturbation » (la transformation des sols et sédiments sous l’action d’organismes vivants), et l’influence de celle-ci sur, osons le mot, le monde tel qu’on le connaît.

Ver de terre is the new abeille.

https://www.wormsasbl.org

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