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Les Cliniques universitaires Saint-Luc veulent repenser le métier infirmier

9 juillet 2021
par  Pauline Martial
( Demain, après le virus... , Presse écrite )

La pénurie d’infirmières et infirmiers dure depuis plusieurs années et ne risque pas de se résorber de sitôt. Pour tenter de renverser la vapeur, les Cliniques universitaires Saint-Luc entendent envisager autrement le métier infirmier de demain. Objectif à terme ? N’employer le personnel infirmier que dans les tâches pour lesquelles il a de la valeur ajoutée.

Conditions de travail difficiles, horaires peu attractifs, allongement des études, évolutions des besoins en santé public et restrictions budgétaires, depuis plusieurs années, de multiples facteurs ont conduit à une pénurie criante du personnel infirmier. Et la crise sanitaire n’a rien arrangé… Depuis, des voix s’élèvent pour réclamer des bras supplémentaires ou encore des revalorisations salariales. Mais pour les Cliniques universitaires Saint-Luc, augmenter les salaires ne suffira pas à solutionner le problème. « Certes, les infirmières méritent d’être rémunérées à hauteur de leur travail et de leurs responsabilités, mais l’unique fait de modifier des fiches de paie demeure insuffisant pour contrer la pénurie à court terme. On manque de personnel formé, et cela ne se réglera pas dans l’immédiat avec une revalorisation salariale. Il faut actionner d’autres leviers, notamment en envisageant autrement le métier infirmier du futur », estime Joëlle Durbecq, directrice du département infirmier des Cliniques universitaires Saint-Luc.

Confier certaines tâches à d’autres métiers

Repenser les rôles et les responsabilités des infirmières et infirmiers, mais aussi changer la perception et l’organisation de leur travail, c’est le défi de taille qu’entend relever cette structure hospitalière universitaire. La démarche peut paraitre anodine, mais nécessite de déconstruire des pratiques ancrées dans le quotidien de ces soignants depuis des années. « Cela fait 30 voire 40 ans, que nos équipes travaillent en nursing intégré. Les infirmières forment des binômes avec des aides-soignant(e)s, mais la grande majorité de la charge de travail repose encore sur les épaules des infirmières. Pourtant, une partie de leur travail ne correspond pas à leur expertise clinique, et c’est précisément ce qu’on voudrait changer », explique Joëlle Durbecq.

Depuis plusieurs mois maintenant, des groupes de travail planchent sur un remaniement du travail infirmier aux Cliniques universitaires Saint-Luc. Leur but est, à terme, de n’employer les infirmières que dans les tâches pour lesquelles elles ont une valeur ajoutée. De nombreux éléments restent encore à préciser, mais un projet pilote devrait être implémenté dans deux unités de soins avant la fin de l’année. « Concrètement, l’idée est de décharger les infirmières d’un certain nombre de tâches. La prise des paramètres, comme la tension, ainsi que les injections de certains produits en sous-cutanée seraient délégués aux aides-soignant(e)s. Des nouveaux métiers feraient également leur apparition dans la prise en charge des patients. Des ergothérapeutes ou des logopèdes les aideraient à s’habiller, à manger, tout en leur apprenant une série de choses, actuellement à la charge des infirmières. Cela leur dégagerait du temps, et elles pourront alors prendre en charge plus de patients, et ce, malgré la pénurie, en faisant ce pour quoi elles ont été formées », développe la directrice du département infirmier.

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© Mathieu Golinvaux

30 % de temps libéré

« Des études ont démontré que 30 % du temps de travail infirmier pouvait être ainsi libéré », souligne pour sa part Jean-Marie Boulanger, directeur adjoint du département, « Les hôpitaux qui ont adopté ce mode de fonctionnement ont mesuré un impact positif sur la qualité des soins et la satisfaction du personnel. Ils constatent par exemple moins de chutes ou d’infections nosocomiales du côté des patients. Le personnel a aussi la sensation de mieux faire son travail puisqu’on lui laisse l’occasion de le faire en profondeur en le libérant des tâches qui alourdissent son quotidien ». Cette organisation est d’autant plus pertinente dans un contexte où la complexité des cas, et donc des soins, est de plus en plus grandissante. « C’est une manière aussi de conserver notre personnel » considère Jean-Marie Boulanger, « De nombreux infirmiers et infirmières quittent la profession fatigués par les conditions de travail mais aussi parce qu’ils ne peuvent pas toujours évoluer vers des postes à responsabilités ou de direction, faute d’avoir le niveau de diplôme requis. Avec ce modèle, on s’attaque à la pénibilité du travail en donnant également à notre personnel des perspectives de carrières qui mettent en valeur l’expertise clinique précieuse qu’il a engrangé au fil des années ». Ce projet pilote n’en est pour l’heure qu’à ses prémisses. La volonté actuelle est de montrer ce vers quoi le département infirmier souhaite évoluer dans les années à venir. Reste maintenant à convaincre les principaux intéressés de la pertinence d’un tel changement. Aux Cliniques universitaires Saint-Luc, on souhaite que cette évolution se fasse en concertation et en co-construction avec les acteurs de terrain.

Un succès auprès des étudiants

Si les infirmiers en chefs des unités de soins concernées par ce projet pilote se montrent ouverts à cette idée de nouvelle organisation, le principe est surtout particulièrement bien accueilli par les jeunes générations. « Ce mode de fonctionnement fait l’objet d’un cours que l’on dispense depuis le début de l’année à la Haute École Léonard de Vinci. Les étudiants se montrent très enthousiastes à son égard. Ils parviennent davantage à se projeter dans un projet de carrière comme celui-là. Une carrière dans laquelle on leur donne la possibilité d’exercer au top de leur art, avec des opportunités de progression et d’évolution », confie Jean-Marie Boulanger.

La force d’un tel chantier, c’est qu’il ne se contente pas de « soigner » un seul et unique aspect de la problématique de la main d’œuvre infirmière. Ce projet s’attaque également à un autre nœud du problème, celui qui se joue au niveau la formation. « Les inscriptions sont en baisse dans toutes les écoles qui forment les infirmières et infirmiers, c’est indéniable. Il y a donc tout un travail de revalorisation des études à effectuer et cela risque de prendre du temps pour inverser la tendance. La manière dont beaucoup s’y sont pris ces dernières années était parfois contreproductive. Oui, il faut que nos futures collègues sachent dans quoi ils se lancent, que le travail au quotidien est parfois difficile, mais il faut aussi pouvoir leur montrer qu’on planche sur des solutions pour y remédier. Ce projet pilote en fait partie », insiste Joëlle Durbecq.

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