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Le rap n’a pas encore mis « Charleroi sur la carte »

25 janvier 2021
par  Giuliano Depasquale
( Le virus de l’art , Presse écrite )

Scènes annulées, projets repoussés, opportunités manquées : le Covid-19 a entraîné une pléthore de problèmes dans le milieu du rap à Charleroi. Grands comme petits artistes ont subi de plein fouet les mesures pour lutter contre le virus, que ce soit économiquement ou juste artistiquement. Néanmoins, certains ont quand même su tirer avantage du temps qu’offrait le premier confinement pour se lancer dans l’écriture de textes ou pour cogiter sur de nouvelles idées. Retour sur une année au ralenti pour le rap carolo.

On est le 10 janvier 2020. Le collectif Yami Corporation lance sa première édition de The Trap Night au Rockerill, à Marchienne-au-Pont. Une soirée pure rap carolo avec certains des meilleurs artistes de la région : entre autres, Joe Pecci, Giammo, Fuku, Melvin Ross et Oscar se donnent rendez-vous pour mettre le feu à la petite scène de l’ancien bâtiment destiné à la sidérurgie. Pas besoin de plus, l’événement est sold-out. « On a dû refuser du monde », se souvient Nicko Vicci, manager, entre plusieurs casquettes, de la Yami Corporation. « Il y avait 300 personnes sans compter la quinzaine d’artistes, c’était full. Ça a cartonné, on était super chauds de faire la deuxième édition. » Malheureusement pour les amateurs du genre, cette soirée bouillante est l’un des derniers souvenirs de scène depuis presque un an. Comme dans tous les domaines, le Covid-19 a aussi fait des ravages dans le rap carolo, via les mesures qui ont été prises pour lutter contre sa propagation. Au départ, ce sont quatre Trap Nights qui étaient prévues sur toute l’année. « Pour le coup, le Covid nous a vraiment mis des bâtons dans les roues pour ça », poursuit Nicko Vicci, amer. « Le but était d’en faire une tous les trimestres. Normalement, la deuxième devait suivre au mois d’avril ou mai, la troisième en juillet et la quatrième à Halloween. »

L’album 1666 reporté

L’été 2020 du rap belge devait se dérouler sous le signe du grand « C » à la couronne avec la sortie d’un gros projet uniquement carolo : 1666 (lisez 1.6.6.6). Un album 100% Pays noir, des instrumentales aux textes en passant par le visuel, avec un titre qui fait référence à l’année de création de la ville. Et, pour le coup, le coronavirus a eu un effet à double tranchant. D’un côté, la Yami Corporation, initiatrice du projet, a pu profiter du confinement pour cogiter sur l’idée et la planifier de A à Z, mais, de l’autre, il était impossible que les différents artistes se réunissent physiquement pour collaborer. « Là où ça nous a ralentis, c’est au niveau de l’organisation : prendre des rendez-vous, réunir des gens. D’habitude, quand on enregistre un son, on est trois-quatre dans le studio, car c’est bien que tout le monde soit là au même moment. Et ici ce n’était pas possible », regrette Nicko Vicci. Puis, il faut dire que la Yami avait sous-estimé l’ampleur du projet et le sortir en juillet s’est révélé mission impossible. « Au final, je trouve que le projet est encore plus réussi qu’au début. Si tout se passe bien, 1666 devrait arriver fin décembre. » Au fil des mois, 1666 a évolué et n’est plus 100% carolo dans les différentes personnes qui ont travaillé dessus, mais l’objectif reste le même : « On veut mettre Charleroi sur la carte avec cet album. Si je ne dis pas de bêtise, en comptant tous les beatmakers, les rappeurs et ceux qui font les artworks, on doit être entre 25 et 30 à bosser sur le projet. »

Retour au système D

En dehors de ces deux grosses productions, en pause pour The Trap Night et reporté pour 1666, le Covid-19 a chamboulé l’agenda de pas mal d’artistes du milieu rap. Comme l’a souligné Nicko Vicci, se retrouver pour travailler n’était plus une possibilité pendant le premier confinement. Face à cette frustration, certains ont été sauvés par leur instinct rap : un retour au système D. « Je devais sortir mon petit EP ‘’Corrosif 2’’ », apprend Joe Pecci. « On n’a pas pu aller au studio ou voir des gens avec qui on devait faire des sons. Ça m’a assez bien retardé. Le projet était prévu pour novembre ou décembre. Mais je voulais le finir à l’avance pour pouvoir faire des clips et tout ça. J’ai finalement pu le finaliser en enregistrant tout seul avec mon matériel de base dans ma chambre. » En attendant la sortie de son EP, Joe Pecci planche déjà sur un nouveau projet, inspiré par ce confinement dans sa chambre. « D’ici un an, je compte enregistrer des gens. Ça m’a plu de le faire pour moi, j’ai eu de bons retours et je me suis dit que je monterais bien un petit truc pour enregistrer d’autres personnes. »

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Joe Pecci (gauche) et Giammo (droite)
© Malick Majid
La ruine pour les DJ’s

À l’inverse, pour les beatmakers et les DJ’s, le confinement a représenté une énorme perte financière. « En temps normal, tous les jours, j’enregistre des gars dans mon studio, Paal Studio », réagit à son tour Martin Strange, qui a plutôt l’habitude d’être derrière les platines que derrière le micro. « Mais à cause du confinement, je n’ai plus pu enregistrer personne. Je vis de ça et ça a eu un gros impact financièrement parlant. Du coup, ceux qui avaient un micro à la maison m’envoyaient des sons. Puis, à distance, je pouvais mixer tout ça. Mais c’était compliqué. Je crois que j’ai eu deux ou trois personnes qui ont fait ça, alors que, normalement, j’ai des journées de 12h à 20h où j’enregistre des gens. » Heureusement pour lui, le confinement avait permis à un grand nombre de jeunes de s’essayer à l’écriture de textes. Ce qui a provoqué un raz-de-marée de demandes d’enregistrement pendant l’été. « En août, j’ai été débordé. Avec le déconfinement, tout le monde pouvait ressortir et j’ai commencé à avoir plein de demandes. Ça s’est calmé en octobre avec les nouvelles restrictions. Aujourd’hui, ça va de mieux en mieux, mais ce n’est toujours pas du tout comme avant. Mais, les mois d’août et septembre, je n’ai jamais connu ça. »

« Profiter du confinement »

Des choses positives sont tout de même sorties du premier confinement, comme pour Derby, un jeune trio de rappeurs qui débutent encore. « Avant le confinement, on avait sorti quelques sons et notre premier clip », explique Rica, l’un des membres. « On avait établi une ‘’stratégie’’ de projets à sortir, dont un bien important avec une dizaine de titres. Puis, le confinement nous a tous mis à l’arrêt, mais on a profité de ce moment pour se voir et faire de la musique. Et à un moment, après avoir fini un, deux, puis trois sons, on s’est dit qu’on sortirait bien un projet avant le déconfinement. » Et c’est comme ça que le groupe a pu sortir, fin mai, son premier EP : Mot de passe. « C’est un mini projet de cinq sons. Ce n’était pas le projet prévu à la base. Il est encore d’actualité, mais on a essayé d’intégrer ce mini-projet à l’univers du plus gros. »

Opportunités manquées

Financièrement, ce sont les scènes qui rapportent le plus aux artistes musicaux. Là aussi, l’impact a été énorme, puisqu’aucun événement du genre n’a pu être réorganisé même quand les mesures avaient été beaucoup assouplies. Que ce soit pour l’argent ou simplement pour saisir une opportunité de première scène pour gagner en expérience, en crédibilité et en popularité, chaque rappeur ou DJ a souffert de cette annulation totale des concerts et showcases. Pour le groupe Derby, ça aurait été une première expérience devant un public : « On aurait pu être présents aux fêtes de la musique à Charleroi… », regrette Rica. Même son de cloche pour Martin Strange, qui devait accompagner le rappeur CestCalvin. « On devait faire la première partie d’Ico à l’Eden en avril, puis ça a été reporté en septembre, puis ça a été annulé. C’était vraiment la plus grosse opportunité que j’avais cette année », rapporte le DJ. Et Oscar, rappeur moncellois, d’enchaîner avec sa déception personnelle : « On avait des scènes programmées un peu partout en Belgique, comme à Bruxelles pour le festival Lezarts urbains, à Liège ou évidemment Charleroi, à l’Eden et au Rockerill. »

Des clips « en stoemelings »

Le dernier gros impact qu’a eu la pandémie de Covid-19 sur le rap, et plus précisément le rap carolo, est au niveau du tournage de clips. D’abord freinés par le nombre limité de personnes autorisées à se rassembler au même endroit, même à l’extérieur, les rappeurs doivent désormais s’organiser avec le couvre-feu de 22h à 6h. Si la nuit tombe beaucoup plus tôt en ce mois de décembre, c’était moins le cas en octobre. « On sait clipper le jour, mais les plans sont mieux la nuit », explique Oscar. « Et, aujourd’hui, avec le couvre-feu, on ne sait plus avoir ce qu’on veut. » Mais, pour beaucoup, ces mesures anti-covid ne sont certainement pas une barrière infranchissable : « On va dire qu’on fait ça en stoemelings. Parce qu’il faut le faire, c’est obligé », avoue Joe Pecci. »

Au final, le rap carolo se débrouille, parfois contre la loi, et s’adapte pour préserver la flamme de la passion. Le Covid-19 a freiné tout le monde dans son agenda, mais des albums sont sortis, dont l’un ou l’autre justement grâce au confinement. Des amateurs du style de musique ont même eu du temps pour se mettre à écrire. Et certains rappeurs ont ajouté une nouvelle corde à leur arc pour avancer sur leurs projets, comme Joe Pecci qui s’est mis à enregistrer ses propres sons. Néanmoins, les dégâts causés par la pandémie restent importants et les rappeurs carolos vont devoir attendre la réouverture des salles de concert avant de réellement placer Charleroi sur une carte.

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