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Le quatrième trimestre et le rebozo

22 janvier 2021
par  Viviane De Laveleye
( Tout... sauf le virus ! , Presse écrite )

Entre tourment et ravissement, les premiers mois après un accouchement sont souvent synonymes pour la mère de corps meurtri et de psychisme en montagnes russes. Au Mexique, les femmes soutiennent ce passage à l’aide du rituel rebozo, un soin holistique pour aider la jeune mère à se réaligner. Une technique qui a trouvé un écho chez nous depuis quelques années, face au manque de soutien de cette période terriblement intense.

Elles sont nombreuses à avoir utilisé des mots durs quand je leur ai demandé d’évoquer les difficultés de leurs premiers mois en tant que mère. « Bouleversement », « chamboulement interplanétaire » « solitude », « doutes », « douleurs », « cicatrice », « frustration », « perte de contrôle », « dépression » ou encore « monstrueuse », « défoncée », « effondrée », « dépossédée de mon corps », « abandonnée ». Moi-même j’y ai laissé quelques plumes, littéralement la trace du scalpel sur un sein, stigmates d’un allaitement parti en vrille.

Cela fait seulement deux ou trois ans que le concept de « quatrième trimestre » de la grossesse a fait son entrée dans le jargon de la périnatalité, mais il reste encore peu évoqué. Proposé par Ingrid Bayot, sage-femme belge pratiquant au Canada, ce terme désigne ces trois mois sens dessus dessous qui suivent l’accouchement. La nécessité d’en faire un sujet naît en réponse au mythe longtemps dominant qu’à part le manque de sommeil et quelques cas de baby blues, les premiers mois de vie d’un enfant sont un cocktail de bonheur instantané à tous les coups. Celles qui y sont passées ajoutent peut-être de la nuance, mais rares sont celles qui vont au fond des choses.

Dé-gestation

Ces dernières décennies, des nouvelles connaissances ont révolutionné la façon d’accueillir et de prendre soin d’un nouveau-né – accroissant au passage les attentes reposant sur les parents – mais les besoins de la mère sont restés largement ignorés. Ingrid Bayot définit deux grands chantiers en cours juste après l’accouchement : la « post-gestation », c’est-à-dire le maternage intensif du nouveau-né, le plus immature de tous les mammifères, et la « dé-gestation », c’est-à-dire son retour progressif à un état de « non-enceinte », un lent retour de son corps à la normale, qui n’est jamais celle d’avant la grossesse. Cette dé-gestation est bien plus qu’une affaire de silhouette ou de repositionnement d’utérus. Tout le fonctionnement corporel (cardiovasculaire, digestif, respiratoire, hormonal,…) de la femme enceinte s’est mis en mode gestatif et est sommé de retourner à la normale. La grossesse et l’accouchement sont l’objet d’une attention médicale et sociale poussée, mais une fois le divin enfant né, ils chantent tous son avènement et l’accompagnement maternel s’arrête plus ou moins brusquement après la sortie de l’hôpital, à l’exception de quelques passages bienvenus d’une sage-femme à domicile.

À une époque lointaine, c’était tout un village qui soutenait la mère qui venait de mettre au monde. Elle restait couchée 40 jours sans se soucier d’autre chose que de rencontrer son rejeton. Cette entraide a encore cours dans les sociétés plutôt traditionnelles. Dans notre culture, c’est à peine si les jeunes parents osent demander un coup de main et jamais sans enrobage de « précautions ». Une femme en congé de maternité acceptera difficilement qu’on lui amène un plat cuisiné sans se sentir obligée de laisser la personne entrer pour faire un minimum de conversation alors qu’elle a l’entrejambe en feu, ou un rêve de douche inassouvi depuis 48 heures, ou la lactation en débandade. Ou les trois à la fois. Sans parler du bébé en mode cocotte-minute. « Il y a un peu un oubli de soi de la mère dans notre culture où on est dans le ‘faire’ plutôt que dans l’ ‘être’. La femme est en compétition avec cet mère idéalisée par la société, capable de répondre en permanence aux besoins de l’enfant tout en ne tardant pas trop à être sexuellement disponible, prête à reprendre le travail, etc. », constate Anaëlle Wartelle, sage-femme. « Or, on n’a pas conscience de tout ce qu’il se passe rien qu’au niveau corporel. Il faut énormément de temps pour déconstruire ce qu’on a construit pendant neuf mois », complète Clara Mussche, sage-femme également. Parfois plus d’un an pour les unes avant que ne s’estompent certaines mauvaises surprises hormonales par exemple, voire des années pour d’autres avant de retrouver l’envie de passer devant un miroir plein pied.

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© Marine Hardy
Rebozons-nous

Bien conscientes des circonvolutions psychologiques et physiques du post-partum, Anaëlle et Clara se sont intéressées à une façon holistique de reprendre possession de son corps après un accouchement : le soin rebozo. C’est un soin rituel ancestral mexicain donné par deux femmes à une autre femme pour resserrer son corps après l’accouchement. Le rebozo désigne ce long tissu traditionnel (très reconnaissable sur les épaules de Frida Kahlo) que les Mexicaines reçoivent à la puberté et qui les accompagnent dans les moments clés de leur vie de femme dont, bien sûr et surtout, l’enfantement.

Je me suis soumise de très bonne grâce à ces trois heures suspendues de soin et de douceur. Celles-ci ont commencé par un temps de discussion, notamment autour d’une intention que j’ai dû choisir, avant de me faire prodiguer un long massage à quatre mains de tout le corps à l’huile. Ensuite, je suis allée cuver ma détente dans une petite hutte de sudation, sorte de hammam aux plantes, en sirotant une tisane généreusement épicée. Une fois chauffée à bloc, les deux sages-femmes m’ont emmaillotée dans une couverture bien serrée pour terminer ma sudation. Enfin, dans des mouvements très lents et progressifs, elles ont procédé au resserrage de mon corps avec le fameux rebozo sur sept endroits clés : la tête, les épaules, le ventre, le bassin, les cuisses, les genoux et les pieds. Elles ont procédé en tirant chacune sur un pan du châle enroulé autour de moi jusqu’à ce que la force du serrage me convienne, et que je profite pleinement de cette sensation d’enveloppement étonnement agréable et rassurante.

Le soin rebozo joue sur différents plans. Du point de vue physique, le massage et le serrage visent à libérer les tensions corporelles liées à la grossesse ou à l’accouchement et à aider la fermeture et le repositionnement du bassin. La sudation participe à la détoxification et vient, tout comme la tisane épicée, remettre de la chaleur, bienvenue en post-partum. « Pendant la grossesse la femme accumule beaucoup d’eau. Avec l’accouchement, elle perd beaucoup d’eau et de sang, laissant un espace vide où il faut remettre de la chaleur », explique Anaëlle Wartelle.
Au niveau émotionnel, « c’est une opportunité pour la mère de s’abandonner dans un espace de bienveillance. Pour certaines, de raconter leur accouchement sans filtre et de faire le deuil de celui qu’elles espéraient, et ainsi guérir ce qui peut parfois avoir été vécu comme un traumatisme », indique Alexandra Doyon, doula québécoise, spécialiste du rebozo. Enfin, comme tout rituel, le rebozo a une portée symbolique forte : « c’est une façon d’honorer le passage vers le rôle de mère et de fermer l’espace, de revenir dans l’espace de femme ». Ce n’est pas par hasard si toute la pièce est rouge, métaphore de l’antre chaud et sécurisant de la matrice afin d’aider la femme à naître mère tout en redevenant femme. En attendant que la société considère davantage ce quatrième trimestre comme un sujet à part entière de la maternité.

Plus d’informations : www.naissentiel.be/apres-la-naissance/soin-rituel-rebozo/

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