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Le cri d’une femme en quête de son identité volée

20 juillet 2021
par  Didier De Hoe
( Le virus de l’art , Presse écrite )

Une metteuse en scène originaire de la région liégeoise et sa troupe congolaise préparent actuellement à Kinshasa un spectacle produit en partenariat avec le théâtre bruxellois Océan Nord où une première représentation est programmée en octobre 2021.

Originaire de Fize-Fontaine, dans l’entité de Villers-le-Bouillet, la jeune quadragénaire Laetitia Ajanohun a surtout vécu à Bruxelles au terme de ses études d’interprétation dramatique brillamment réussies à l’Institut des arts de diffusion (IAD) de Louvain-la-Neuve. L’artiste confirmée s’est ensuite expatriée à Paris où elle vit depuis maintenant huit ans.

Voilà quelques semaines que Laetitia a temporairement posé ses valises dans la capitale congolaise où elle procède aux dernières répétitions de Jaz, une pièce engagée écrite à la fin des années 1990 par le célèbre dramaturge ivoirien Koffi Kwahulé et à laquelle elle a apporté son interprétation.

Ce projet artistique est né au printemps 2016 de l’association de Laetitia Ajanohun avec une compagnie congolaise établie à Lubumbashi, la Sering’Art. Son responsable, Djo Ngeleka, et la directrice de l’Océan Nord, Isabelle Pousseur, participaient alors au festival annuel de théâtre « Ça se passe à Kin », organisé notamment au centre Wallonie-Bruxelles et à l’Institut français de Kinshasa.

Les grands esprits s’y sont rencontrés au Tarmac des auteurs, un lieu culturel kinois de référence, établi au cœur du quartier populaire de Kintambo. « Ce site est devenu notre quartier général. Il a été conçu et aménagé par le comédien Israël Tshipamba, dans le cadre d’un projet soutenu par l’association de promotion culturelle bruxelloise Africalia. J’y ai donné des ateliers d’écriture et y ai mis en scène mes propres pièces », commente Laetitia.

Djo Ngeleka a donc confié la mise en scène de Jaz à Laetitia. Désormais un classique du genre, la pièce de Kwahulé a été soigneusement redessinée par la metteuse en scène belge et ses comédiens.

Poème musical d’une dureté correspondant aux réalités tragiques de l’histoire de Jaz, l’œuvre conte le parcours d’une jeune femme qui, pourtant belle comme un lotus, évolue enfermée dans son univers limité à un immeuble pourri dans lequel les toilettes sont bouchées et les excréments atteignent la cage d’escaliers.

Pour se soulager, Jaz décide de se rendre dans une sanisette, ces commodités publiques concentrées dans des espaces clos. La jeune femme y est rejointe par un homme au regard de christ qui l’y viole, la privant désormais de son identité.

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La pièce du poète ivoirien Koffi Kwahulé, mise en scène par la Belge Laetitia Ajanohun.
© Didier De Hoe

Commence pour la jeune femme blessée un lourd combat qui doit lui permettre d’affronter sa souffrance, l’aider à exister à nouveau et à redevenir Jaz, celle que l’on a toujours appelée Jaz. Son monologue narre l’enfermement dont elle est victime et, parallèlement, le chemin qu’elle tente de tracer en vue d’une libération, en vue de retrouver ce doux nom qui sonne comme issu d’une partition musicale.

Dans la pénombre d’une scène pratiquement déserte, les personnages évoluent avec une déterminante poésie au rythme d’une chorégraphie bercée par une envoûtante musique jazz.

Le spectacle peut se lire comme un vibrant hommage aux innombrables femmes agressées, victimes mais souvent silencieuses, dont le cri sourd de la révolte n’attend pourtant qu’à s’exprimer.

« Il me semble particulièrement intéressant de relire ce texte aujourd’hui, une vingtaine d’années après qu’il ait été écrit. On y retrouve quelque chose qui est lié au consentement, la culpabilisation de la victime issue d’un milieu inférieur à celui de l’homme. L’héroïne est devenue la coupable, elle se débat. Tout ceci constitue un message poétique en écho au mouvement #MeToo et son expression #BalanceTonPorc », complète Laetitia Ajanohun.

Les dernières mises au point terminées, la pièce aurait initialement dû être jouée à Bukavu et à Goma, mais le contexte sanitaire et l’éruption volcanique du Nyiragongo ont complètement désorganisé le programme. Les six premières représentations sont désormais annoncées le 12 octobre 2021 au théâtre de l’Océan Nord à Schaerbeek.

« Nous espérons vraiment que cette date marquera le début d’une belle tournée sur de petits plateaux. Il s’agit d’un théâtre où la musique et les dialogues constituent les charnières », ajoute Laetitia Ajanohun

Les rôles principaux sont assurés par une comédienne et un comédien de la Sering’Art de Lubumbashi. À la guitare et au chant sévit le Marseillais Aurélien Arnoux, premier prix de conservatoire de la classe de jazz et aussi passionné de blues.

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