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La couture 2.0, une tendance virale

9 juin 2020
par  Marie Honnay
( Demain, après le virus... , Presse écrite )

La mode change. Et le covid19 n’a fait que précipiter le basculement - déjà amorcé avant la pandémie - des designers et des consommateurs vers une relation plus saine, plus raisonnée et plus éthique avec le vêtement. C’est le cas à Liège, où le concept de néo-couture s’inscrit dans une nouvelle logique d’achat qui dépasse le simple effet de mode.

Dans son nouvel atelier/boutique de la rue du Pont, un coin de Liège réinvesti massivement par les petites enseignes de quartier et les artisans, Sanhela Tehki crée, coud et vend des vêtements et des accessoires en wax. D’origine togolaise, mais « plus belge qu’africaine dans sa manière de penser la mode », la jeune femme est l’incarnation parfaite de ces néo-couturières qui réinvestissent le centre de la Cité Ardente. Formée en stylisme et confection textile, elle a réussi à faire passer le wax dans une nouvelle dimension. Sa force : avoir compris l’intérêt des femmes belges pour une approche personnalisée du vêtement. Si les couturières de quartier ont disparu depuis plusieurs décennies, remplacées par les toutes-puissantes chaines de prêt-à-porter, les femmes africaines ont continué à faire réaliser leurs robes sur-mesure dans de petits ateliers. « Juste après ma sortie de l’école, une amie africaine m’a demandé de lui créer une tenue en wax. Étrangement, peut-être à cause de mon éducation très européenne, je n’y aurais jamais pensé. Mais cette robe a été un déclic. Je me suis dit : ‘pourquoi ne pas créer des vêtements sobres et épurés coupés dans du tissu africain ?’. Très vite, je me suis prise au jeu. Dans ma boutique, les clientes africaines côtoient des femmes belges, souvent jeunes, séduites par la magie du wax, mais désireuses de se l’approprier dans un style plus contemporain. » Chez Antilope lab., tout se passe devant les yeux des clientes ou presque. Sanhela Tehki et ses collaboratrices cousent à l’arrière de la boutique dans un mini atelier qui leur permet de proposer à leurs clientes un service sur-mesure. A mi-chemin entre tradition et modernité, la marque s’inscrit dans une nouvelle manière d’envisager la mode. Parce qu’elle est locale, personnalisable, éthique, mais aussi désirable et accessible, la néo-couture fait un pied-de-nez à la fast-fashion. Conséquence : ce qui, il y a une poignée d’années, s’apparentait encore à un fantasme de militants de la cause locale est en train de se transformer en une véritable tendance de fond. Et ce n’est pas la crise du Covid19 et son lot de bouleversements économiques et sociétaux qui vont ralentir le mouvement, que du contraire.

La mode durable a-t-elle un avenir ?

A l’heure des grands questionnements post-pandémie et des discours le plus souvent formatés sur « le monde de demain », les néo-couturières ne se posent pas la question. Elles n’ont pas le temps pour ça. A la tête d’un atelier spécialisé dans les robes de mariée qu’elle a fondé il y a 30 ans, Ann Piron vient d’ouvrir, dans cette même rue du Pont, une boutique éphémère accessible jusqu’à la fin de l’été. Sur les portants : des robes, pantalons et tops, uniquement des pièces uniques, coupées dans des tissus colorés. Ce qui, avant la pandémie, aurait pu ressembler à une sorte de récré créative, pendant ludique de son core business, est devenu son unique moyen d’expression et… sa seule source de revenu. Quand, en mars dernier, les futures mariées de la Cité Ardente ont fait une croix sur leurs rêves de princesse d’un jour, Ann Piron a dû, elle aussi, revoir ses plans. En misant sur le circuit (très) court, sur le recyclage d’anciens tissus et sur l’engouement des clientes pour les pièces réalisées en petites séries, la créatrice a lâché le registre de la cérémonie pour se glisser, en toute légèreté, dans celui de « la vraie vie ». Proposées à des prix très doux, ses robes d’été made in Liège devraient rencontrer les attentes d’une nouvelle clientèle, certes encore de niche, mais de plus en plus demandeuse de ce type de vêtements. Installée à quelques minutes à pied de ce quartier, rue Pierreuse, Delphine Quirin n’a pas attendu le retour en grâce de la néo-couture pour surfer sur cette vague. Le local, ça fait plus de 20 ans qu’elle y croit. Sauf qu’avant, seuls les Parisiens, les Japonais et quelques Liégeois triés sur le volet s’enthousiasmaient pour les accessoires en maille de cette adepte de la slow fashion, plus à l’aise dans son atelier que lorsqu’il s’agit de s’auto-promotionner. Pourtant, des salons internationaux, elle en a fait. Celui des Tuileries à Paris, notamment : l’un des plus connus mondialement auquel elle a participé chaque année pendant plus de 15 ans et qui lui a donné les clés du Bon Marché à Paris et d’une poignée de points de vente tout aussi prestigieux en Asie, un marché particulièrement exigeant en termes de qualité. Si, ces dernières années, Delphine Quirin n’avait pas observé un net changement de mentalité du côté de la jeune génération, peut-être se serait-elle cantonnée à cette même stratégie d’exportation. « D’un coup, de très jeunes femmes se sont mises à frapper à la porte de mon atelier en me demandant si je venais d’ouvrir ma boutique. », précise-t-elle. Une anecdote qui la fait sourire, mais qui résume bien la mini-révolution qui est en train de s’opérer dans les garde-robes des Belges : une révolution qui touche toutes les générations, mais dont l’un des moteurs est celle des 20/30 ans ; une génération biberonnée à la fast-fashion qui cherche chez les créateurs locaux, mais aussi dans la seconde-main, un antidote à la standardisation de leur dressing. Ce sont elles qui ont convaincu Delphine Quirin de se recentrer sur le local en ouvrant plus régulièrement sa boutique, mais aussi de conserver un ancrage international par le biais d’une présence accrue sur les réseaux sociaux, Instagram principalement.

Instagram, moteur du local

Considéré comme le réseau social des faiseurs de tendances à l’échelle internationale, Instagram a aussi joué un rôle clé dans la montée en puissance du local. Pour la génération des 15/25 ans, c’est une vitrine idéale, mais aussi un véritable outil de réseautage et d’échanges. Et quand on ne dispose pas encore d’une boutique, c’est également un canal de vente tout trouvé. C’est le cas pour Aurélie Nuozzi. A 31 ans, la jeune-femme qui se dit « couturière », plutôt que « styliste » est une adepte de la récupération et de la customisation. Dans son atelier installé dans un grand bâtiment industriel qu’elle partage avec plusieurs collectifs d’artistes liégeois, elle développe Seize, une ligne de vêtements réalisés sur base d’anciens modèles qu’elle transforme. De quoi séduire un public lassé de la fast-fashion, voire d’un luxe formaté qui ne laisse guère de place à l’individualité « Je réalise chaque vêtement à la main sur base d’anciennes pièces qu’on me donne ou que je récupère dans des stocks d’invendus. », explique-t-elle. Aurélie détourne des pièces ancrées dans la culture populaire (vareuses de foot, chemises griffées, vestes de sport…) qu’elle réinvente pour en faire des pièces uniques, à mille lieues des collections réalisées en grandes séries par les leaders du prêt-à-porter mondial. Son petit succès local, la jeune femme le doit à sa présence sur les réseaux sociaux, mais aussi à son réseau. Un réseau de créatifs composé de graphistes, d’illustrateurs, de photographes et d’artistes. Dans ce registre, Stay Calma, le projet de la graphiste Lou Delchambre, fait figure d’outsider. Depuis quelques mois, la jeune femme à la tête de son propre label rassemble quelques autres marques liégeoises au sein d’un e-shop qui s’apparente davantage à la vitrine d’un collectif d’artistes qu’à un outil marketing (trop) bien huilé. Éthique, mais aussi solidaire, la néo-couture trouve donc son essence dans une envie clairement assumée de remettre les compteurs à zéro et de réinventer certains codes. Si les griffes qui s’inscrivent dans cette approche restent évidemment encore très marginales en comparaison avec l’ensemble du secteur textile, ces projets laissent augurer le meilleur pour l’avenir. Alors que le secteur, pris au piège des rythmes infernaux qu’il s’est imposé depuis quelques décennies et contraint de montrer patte blanche face à des consommateurs en attente d’une mode plus éthique, tente de se réinventer, les structures locales proposent des alternatives rafraichissantes et, chose rare dans le registre du vêtement, totalement transparentes. Une gageure.

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