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La course à pied en plein vague à l’âme

15 mai 2021
par  Eric Verschueren
( Le virus du sport , Presse écrite )

Une, voire deux éditions de suite annulées, plus d’un an d’arrêt : les joggings et autres trails trinquent ! Tour de table auprès d’organisateurs, entre lassitude, faux et vrais espoirs.

En 2019, comme lors des années précédentes, on courait dans tous les sens en Belgique. Le site Betrail.run, spécialisé dans le trail, renseignait ainsi que 63.826 personnes avaient pris le départ d’au moins une course-nature de plus de 15 km chez nous sur les 12 mois. Le nombre de trails organisés cette année-là était de 847. Côté francophone, on recensait quelque 941 organisations "joggings + trails", chacun de ces rendez-vous présentant une ou plusieurs distances à son menu.

L’année suivante, avec les coups de butoir du CoVid, le premier confinement et les vagues diverses, les chiffres ont dégringolé. Seulement 183 organisations (trails + joggings) ont pu avoir lieu.

Et là, pour ce qui est du début 2021, alors que le sport fait figure, comme la culture, d’objet d’inattention au fil des Codecos, on semble parti vers des bases fort proches. "Au 10 mai, nous comptions seulement 65 rendez-vous, dont 53 virtuels, par vagues, e-jogging, Strava...", nous révèle ainsi un "statisticien" amoureux de de la course à pied.

Greg Leclercq (Ohm trail) : "Sans l’ambiance d’après-course, notre course n’est plus la même"

Tout cela n’est pas bon. Ok, on peut courir sans dossard. En off. Seul ou entre copains. Mais pour beaucoup, il manque le sel. Celui de la compétition. Celui de se battre jusqu’au bout, de voir jusqu’où on peut se faire mal. Voir ses progrès. Et puis faire la fête, dans une salle ou dans une prairie, devant une bière ou un soda, à se raconter la journée...

Là-dessus, aussi, il y a les organisateurs. Ceux qui se battent pour construire quelque chose, qui passent des heures et des heures en réunions, parfois en tracasseries, pour rien finalement. Voire, pire, pour des trous dans les caisses.

Greg Leclercq, organisateur de l’Ohm Trail (Aywaille), une des plus belles (et plus dures) épreuves de Belgique, reste sur deux éditions annulées à la suite. Cette course devait connaître début juin 2020 sa 15e édition. Quelque 2200 coureurs étaient attendus. Las, elle avait dû rendre les armes face à la pandémie. Pire : rebelote en 2021. Du coup, entre la dernière édition (2 juin 2019) et ce que l’on espère être la prochaine édition (juin 2022), voici quelque 1100 jours d’écart. De vide...

"L’année dernière, la Province de Liège annulait toutes les manifestations culturelles, sportives... sur son territoire le 11 avril, soit 6 semaines avant la course", se rappelle l’Aqualien. "Au niveau de l’organisation, nous étions dans le peaufinement. Le gros du travail avait déjà été fait. Nous avions obtenu les autorisations pour les parcours, tout mis au point avec nos partenaires (Horeca, exposants). Et puis, surtout, on avait commandé les t-shirts offerts aux participants et nous avions fait réaliser une superbe vidéo pour la 15e édition... Du temps et de l’argent donc. Heureusement, pour les t-shirts, les gens avec qui on travaillait étant fort flexibles, on a pu annuler en dernière minute."

Pour 2021, la petite équipe (un papa, ses deux enfants et un ami, soit 4 personnes) pilotant l’Ohm trail s’est remise au travail avec des réunions tous les lundis. "Plus on avançait dans l’année, plus le ciel s’assombrissait", reprend Greg Leclercq. "L’envie et la motivation étaient là au départ. Mais les perspectives n’étaient pas à l’optimisme. On a donc décidé l’annulation en avril. Ce n’était plus possible. En fait, surtout, ce n’était plus marrant, ni rentable. Nous allions vers beaucoup de dépenses deux ans de suite. Et sans le bar, sans cette ambiance qui participe à l’image du Ohm trail, ce n’était vraiment plus la même chose."

2022 ? "Oui, on espère", soupire notre interlocuteur. "Mais mon père commence à avoir son âge et nous serons un peu seuls, ma soeur et moi, pour relancer l’histoire. On veut trouver l’une ou l’autre personnes motivées. On aime notre région, elle est magnifique. Mais c’est lourd. Et puis, il faudra voir aussi comment répondront nos bénévoles, trois ans après la dernière édition..."

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© EV

Jean-Paul Bruwier : "On a poussé les gens à acheter des chips et à s’abonner à Netflix"

S’il avait dû lui aussi faire une croix sur l’édition 2020 des "15 kilomètres de Liège Métropole", Jean-Paul Bruwier n’a par contre pas été poussé au bis repetita. Le 2 mai 2021, sur l’ensemble de la journée, quelque 2500 coureurs ont pu prendre part à leur première "vraie" course depuis des mois, voici depuis plus d’un an pour leur grande majorité.

Les organisateurs ont douté jusqu’à quelques jours de la date retenue. "C’était non 9 jours avant, non 6 jours avant, pour finalement devenir oui de la part des autorités communales le mercredi précédant notre événement", explique M. Bruwier. "Deux choses ont aidé à faire accepter notre dossier : la tenue du marathon de Gand (5000 personnes du 20 mars au 18 avril) et une carte blanche publiée le 12 avril dans les colonnes du Soir par un groupe de scientifiques, dont Marius Gilbert."

Pour le premier point, Liège s’est inspiré de Gand pour mettre au point une stratégie de départs appliquant la fameuse bulle de dix coureurs et favorisant la fluidité sur le parcours. Soit un lieu de départ différent pour chaque distance, trois zones de départ sur chacun de ces lieux et un "lâcher" de groupes de 10 coureurs toutes les 10 minutes (30 coureurs partaient donc toutes les 10 minutes sur chaque lieu de départ).

"Ce protocole avait été accepté pour Gand, donc il l’a finalement été pour nous", reprend notre interlocuteur. "Ce fut compliqué car il fallait garder les bénévoles bien plus longtemps en place, mais on y est arrivé. Ensuite, pour ce qui est de la fameuse carte blanche, qui en résumé indiquait que les sports extérieurs sans contact étaient sans danger moyennant certaines précautions, cela tombait à pic. Nous avions un groupe d’experts scientifiques qui avaient structuré en début de pandémie un "non" à la pratique sportive telle qu’on la connaissait et qui maintenant structuraient un "oui". Tout bon pour une organisation comme la nôtre..."

Depuis, pour Bruwier et son équipe, il y a encore eu les 15 km de Charleroi (595 coureurs) et, bientôt normalement (27 juin), les 15 km de Woluwé.

En attendant, si la machine se remet lentement en route, Jean-Paul Bruwier tient absolument à faire passer un double-message pour le futur. Pour, dit-il, que l’on ne fasse plus certaines erreurs lorsqu’on se retrouvera, quasi inévitablement..., face à pareilles situations.

"Vu la situation inédite, je comprends bien que c’est compliqué à gérer au mieux", fait-il. "Retenons donc la leçon. Et surtout tirons-en des leçons. Personnellement, je pense qu’il faut d’abord faire la distinction entre organisateurs professionnels et amateurs. De notre côté, on vit de cela. La pandémie nous a mis en difficulté. J’en ai discuté encore récemment avec les responsables d’une chaîne de salles de sport, c’est très, très dur. Ensuite, plus important encore à mes yeux : il faut que nos responsables se rendent compte que les gens ne peuvent pas être maintenus la tête sous l’eau tout ce temps. Ils ont besoin de soupapes. Le sport est une soupape. Tout comme la culture est une soupape. Le sport, mentalement, c’est important. Que dire physiquement... Je vois autour de moi des tas de gens qui ont pris des kilos, des tas de jeunes ou moins jeunes qui ont arrêté le sport. Oui, on pouvait courir seul ou en très petits groupes. Mais on sait que les femmes, par exemple, n’aiment pas trop courir seules. On sait que beaucoup font aussi du sport pour les rapports humains que cela amène. J’ai parfois l’impression que le message qui est passé pour 70 % des sportifs, c’est : "Allez acheter des chips, abonnez-vous à Netflix et aller boire des verres..."

Alain Antoine (Challenge Delhalle) : "Une volonté de continuer à exister"

Dernière prise de pouls : le challenge Delhalle Un des plus réputés dans le monde de la course à pied. Il existe depuis 1983, couvre tout le sud du pays (treize courses au calendrier 2021) et a vu à ses départs pas mal de grands champions belges. L’an dernier, seuls deux rendez-vous ont pu avoir lieu...

"Lorsque nous avons eu notre réunion pour lancer le challenge 2021, que nous savions que nous allions partir vers une édition de nouveau compliquée, cela n’a pas été facile", commente Alain Antoine, président du challenge. "Mais plutôt que de céder au découragement, c’est la volonté de continuer à exister qui a primé. Partir sur deux annulations, créer un vide total, c’était fort risqué. Nous avons donc pris le parti d’organiser les courses en virtuel (grâce à l’application Strava) et en semi-virtuel (parcours fléché, chacun part quand il le veut). C’était déjà ça, même s’il faut reconnaître que les classements, lorsqu’on en établit, présentent des biais. Partez dans un groupe de 10 avec chacun une montre différentes et vous aurez 10 mesures différentes..."

Dans la malchance ambiante, la chance qu’a le Delhalle réside aussi dans le fait que ses organisateurs sont des coureurs à pied, souvent de longue date. Ils sont passionnés. La plupart du temps, les courses qui baissent complètement pavillon sont à rattacher à des écoles ou à des asbl diverses, qui voient souvent dans la course à pied juste un moyen de récolter des sous.

A ce sujet, l’impact financier sur le Delhalle qu’a la crise ?

"Au niveau du challenge, voici deux années de suite sans sponsoring général", soupire Alain Antoine. "Heureusement, il n’y a pas eu trop de frais engagés au niveau des récompenses ou du souper de fin d’année. Mais c’est clair que cela peut poser des problèmes à certaines organisations qui ont dû engager des frais fixes. Prenez nos courses "virtuelles" cette année : il y a tout de même de l’argent à sortir. Et pas à rentrer, puisqu’on ne peut pas compter sur la buvette d’après-course..."

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