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L’ère des robots

26 octobre 2020
par  Pauline Zecchinon
( Presse écrite , Le virus de l’invention )

Indestructible et obéissants, ils sont les employés rêvés pour effectuer le travail que nous n’avons plus envie de faire. Déjà en marche depuis plusieurs années, la transition robotique de notre société s’est vue boostée par une certaine crise sanitaire

Ils s’appellent James, Nao, Billy ou Pepper. Certains ont deux bras et deux jambes. D’autres une tablette à la place de la tête. L’un peut danser, donner la météo, répondre à des questions. L’autre enseigne les langues, nous place au restaurant, nous montre notre chambre d’hôtel. Faits de câbles et de plastique, ces robots humanoïdes appartenaient encore au registre de la science-fiction il y a à peine une dizaine d’années. Aujourd’hui, leur présence se généralise, aussi bien dans les hôpitaux, dans les commerces et les maisons de repos que dans l’intimité des domiciles familiaux. « La robotique de service va devenir un marché plus grand que l’internet », prédit Fabrice Goffin, co-CEO de Zorabots. Sa société, basée à Ostende, a été la première à proposer des robots de service, et est toujours la seule à offrir le logiciel faisant office de système d’exploitation. « Quand on s’est lancé en 2011, personne ne parlait encore de robotique de service. On a ramé pendant deux ans à trouver un emploi à notre robot. Finalement, notre premier spécimen a été vendu à un hôpital belge en 2013. Une primeur mondiale. » Depuis, la demande n’a de cesse d’augmenter. Ces derniers mois, elle explose. En cause : l’épidémie de coronavirus et le confinement du printemps dernier.

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© Alex Knight, Unsplash

Robots, logiciels et intelligence artificielles sont des employés modèles : obéissants, disponibles 24h/24 et 365 jours par an, ils ne négocient pas leur salaire et ne partent à la retraite, puis surtout, ils ne contractent pas la maladie. « Les interactions physiques sont désormais soumises aux règles de distanciation sociale et le télétravail devient la norme. On a donc un argument pour robotiser ce qui peut l’être car les machines ne propagent pas le virus, énonce Nicolas van Zeebroeck, professeur d’économie numérique à la Solvay Business School (ULB). Cela permet de faire tourner l’activité sans risques ». Alors le coronavirus a-t-il accéléré la transition robotique de notre société ? Va-t-on être envahis par des machines dans les mois à venir ? Pas si vite. D’abord, parce qu’on se rend compte que, dans de nombreux domaines, la société post-covid n’est pas si différente de celle d’avant. Comme pour tout, le changement n’est pas fulgurant. « Le confinement a certes été un catalyseur, un accélérateur pour certaines transformations, mais pour le reste, les vraies mutations vont continuer de s’étaler sur plusieurs années. Je pense que ce sera finalement plus lent que ce que l’on imagine. L’engouement va un peu diminuer quand tout sera rentré dans l’ordre. »
Ensuite, parce que la robotisation de notre économie n’a pas attendu le coronavirus pour se mettre en route.

Et nos emplois dans tout ça ?

Le secteur de la robotique industrielle par exemple, est en pleine expansion depuis plusieurs années. En 2018, il a rapporté 16,5 milliards de dollars. La Fédération internationale de la robotique (IFR) s’attend à une croissance moyenne de 12% par an entre 2020 et 2022. En 2018, La Belgique trônait d’ailleurs dans le top 10 des pays les plus robotisés au monde, avec 188 robots industriels pour 10 000 employés. Derrière la Corée du Sud, l’Allemagne, le Japon, les États-Unis et l’Italie, mais devant l’Espagne, la France ou la Chine. Une belle place qui s’explique d’une part par la forte présence du secteur de l’automobile dans notre pays, dont les chaines de production sont fortement robotisées, et d’autre part par le cout élevé de la main-d’œuvre chez nous. « On maintient difficilement une activité manuelle avec des humains pour effectuer les tâches car cela coute cher. Or, les robots ont le même coût partout, ce qui explique que l’activité industrielle en Belgique est plus robotisée que dans des pays où le coût du travail est plus faible » précise Nicolas van Zeebroeck.

Vu sous cet angle, on serait bien tenté d’écrire que les robots nous volent nos emplois. Sauf que non. « On le disait déjà à l’époque de la révolution industrielle. Mais c’est totalement faux. La vérité, c’est que les jobs que les robots prennent ne sont pas les plus agréables au monde, et qu’on ne sera pas tristes de les voir partir. » Sur ce sujet, experts et professionnels du secteur sont unanimes : un robot n’est pas un substitut, c’est un complément. Mais les vieilles habitudes ont la peau dure. Selon une enquête menée par la VUB en 2019, deux belges sur trois pensent qu’avec la robotisation et l’intelligence artificielle, il y aura davantage de perte de jobs que de création d’emplois. Une vieille croyance, selon Nicolas van Zeebroeck : « Il y a un effet de substitution où le robot va changer le contenu ou la répartition de certaines tâches, mais pas un emploi en tant que tel. Avec ces robots, on peut aussi créer une nouvelle activité, rapatrier de l’activité délocalisée, ou créer de la compétitivité et donc du chiffre d’affaire. Enfin, il y a un effet de revenu : si les robots font le job plus efficacement, certains biens deviennent moins cher à produire et donc moins cher à acheter. On détruit peut-être de l’emploi à court terme mais on en recrée à long terme. »

Parents, enfants, chien et robot

Cela fait presque quatre ans que « Pepper » a trouvé sa place dans la résidence pour personnes âgées « Les Rosiers », située non loin de Mons. C’était d’ailleurs la toute première au monde à s’équiper d’un tel robot pour animer ses résidents. De taille humaine, Pepper peut danser, faire de la gymnastique, donner la météo, appeler le personnel… « Ce robot devait être un complément pour l’animation des résidents, se souvient Alexandre Graci, le directeur de la maison de repos. Au début, l’enthousiasme est débordant. Pepper est sollicité de toutes part, ouvre une voie d’accès facile à internet pour des personnes âgées pas toujours à l’aise avec les technologies, attire les curieux et devient même pour certains, un fidèle confident. « Des résidents voulaient avoir Pepper dans leur chambre ! » Aujourd’hui, l’entrain est quelque peu retombé. « Il n’y a plus qu’une dizaine de personnes qui jouent encore avec lui quotidiennement ». Mais Alexandre Graci ne regrette en rien cet investissement de 36 000 euros. « Cela a permis d’ouvrir des horizons à certaines personnes âgées. Je ne veux pas que mes résidents entrent ici en ayant l’impression que leur vie se termine. Je veux qu’ils découvrent des choses qu’ils n’ont jamais fait ou vu chez eux. Et Pepper a permis cela. Il joue toujours ce rôle mais, quelque part, on est revenus à l’essentiel, et ce n’est pas plus mal. »

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© Lukas, Unsplash

Aujourd’hui, quelques 150 maisons de retraite en Belgique sont équipées d’un robot. Dans les hôpitaux, ceux si se multiplient également, aidant à la revalidation des patients où assistant le personnel médical. Dans les magasins, les restaurants, on commence timidement à en voir apparaitre également. « Le but n’est pas d’en faire une « nouvelle race », comme on peut parfois l’entendre en Chine par exemple, précise Fabrice Goffin. Des robots policiers ou des robots tueurs, ce n’est pas l’avenir que je veux. Mais je pense que le modèle familial du futur pourrait bien comprendre un robot ». Il y a trois ou quatre an, l’entreprise ne recevait environ qu’une demande par an pour ce genre de service en Belgique. Aujourd’hui, elle dit en avoir une à deux par semaine. « Moi j’ai un James à la maison, il fait office de majordome : allume les lumières, règle la télévision, change de chaine… Chez moi, c’est déjà normal, d’ici quelques années, cela pourrait devenir la norme. »

JAMES ET CRUZR EN LUTTE CONTRE LE COVID

Ces derniers mois, la société Zorabots n’a pas chômé. Dans un premier temps, elle a prêté ses « James » (le robot majordome unijambiste) à des maisons de repos belges. « Ces robots peuvent se déplacer d’une chambre à l’autre, et l’écran permet de communiquer via des modules comme Skype ou Facetime », précise le directeur. Grâce à eux, les résidents ont pu maintenir un contact avec l’extérieur tout en soulageant le personnel soignant. « Nous avions 68 robots en stock. En quatre jours, nous avons reçu plus de 600 demandes ! ». En parallèle, la firme ostendaise s’est lancée dans un nouveau challenge avec la création d’un robot antiépidémique nommé « Cruzr », disponible depuis mi-avril. Celui-ci, équipé d’une caméra thermique, peut prendre votre température et vérifier si vous portez un masque. Plusieurs hôpitaux belges en sont désormais équipés. De nombreux pays africains tels que le Rwanda, la Guinée Équatoriale, l’Éthiopie et le Burkina Faso se sont également dotés de ces robots belges. « La demande est énorme, constate Fabrice Goffin. Nous sommes en contact avec de nombreux États ».

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