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L’autre visage d’une passionaria

9 juillet 2021
par  Marie Honnay
( Le virus des héros comme des gens ordinaires , Presse écrite )

Derrière cette fille au regard noir et tranché qui a défié les politiques et interpellé les médias pour dénoncer la fermeture prolongée de l’HoReCa, il y a aussi l’autre Valérie Vermiglio : une femme issue de l’immigration, une femme amoureuse d’un artiste lui aussi touché par la crise et une Liégeoise qui a choisi de ne pas laisser un secteur et, à travers lui, une ville, la plus ardente de Belgique, mourir à petits feux.

Elle s’habille souvent en noir. Tatoué de dessins colorés, son bras droit est celui d’une guerrière qui, ces derniers mois, a œuvré sur tous les fronts. En tandem avec Chris, son mari, dont elle dit qu’il est son double, elle a choisi de se battre non pas pour sauver son restaurant, mais bien pour défendre une cause qui lui paraissait juste. Ou plutôt… injuste, conviendrait-il de dire, puisque c’est cet adjectif accolé à la détresse d’indépendants privés de leur droit au travail qui l’a poussée à se mobiliser, à batailler dans l’ombre, mais aussi en pleine lumière, pour défendre un secteur, le sien, menacé par la fermeture prolongée des restaurants, des bars et cafés. Au tout début du premier confinement, comme beaucoup de restaurateurs, la propriétaire du Caffe Internazionale aurait pu laisser la peur l’envahir, au point de faire passer ses propres intérêts avant ceux des autres. En situation de crise, on appelle ça « l’instinct de survie ». Dans certains cas, il est presque inévitable, au point de devenir légitime. « Sauf que moi, je n’ai rien décidé. J’ai agi instinctivement, comme poussée par l’urgence de la situation. En avril dernier, au plus fort de la crise sanitaire, mon père est mort du Covid. Nous étions très proches. C’est en organisant ses obsèques que ma révolte est née. En marge des restrictions relatives au nombre de visites autorisées au funérarium, j’ai découvert qu’il était devenu impossible, pour des raisons purement pratiques, d’acheter une concession dans un cimetière et donc d’enterrer mon père en toute dignité. Les jours qui ont suivi, j’ai contacté le bourgmestre, l’Échevine de l’État civil, les pompes funèbres… Si, au final, j’ai obtenu gain de cause, j’ai expliqué à ces gens que l’assouplissement du règlement ne devait pas s’appliquer qu’à moi, mais bien à toutes les familles confrontées à cette situation terrible. Le simple fait qu’on ait pu penser que je demandais une faveur personnelle m’a mise hors de moi. Cette expérience triste et douloureuse a été pour moi une sorte de déclencheur. »

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© Marie Honnay

En pleine lumière

Pour sauver ce Caffe Internazionale, petit frère de l’enseigne éponyme ouverte quelques années plus tôt par son frère à Anvers, ou en tous cas pour tenter de sauver les meubles, Valérie Vermiglio aurait pu, comme beaucoup de ses collègues restaurateurs, se lancer dans un projet de plats à emporter. « Je n’en ai même pas eu le temps. Et encore moins l’énergie », précise cette maman de deux ados qui, dans sa vie professionnelle et privée, est sur tous les fronts. « L’HoReCa est un métier que je connais. Je l’ai exercé sous différents statuts depuis mes 17 ans. J’ai ouvert une sandwicherie, puis développé un concept de restaurant pour le parc Forestia. Le Caffe Internazionale, nous l’avons monté à deux, avec Chris, mon mari, à la fois graphiste et musicien. » Les visuels chocs, mais toujours léchés, qui ont accompagné chaque action du collectif qui l’a mise, un peu malgré elle, sur le devant de la scène, c’est lui qui les a signés. Preuve de leur incroyable complicité, mais aussi de leur engagement commun. Parmi ces actions, on se souvient de SOS Assiettes Vides, la première, mais aussi la plus symbolique : des photos en noir et blanc de restaurateurs impuissants suite à la fermeture de leur établissement. « Notre action s’est organisée de manière très spontanée autour d’une poignée de restaurateurs. Cet SOS, une idée de Jonathan Servais, patron du moment. nous a permis d’exprimer pour la première fois notre mal-être. Nous en avions assez qu’on décide à notre place. En quelques jours des milliers de personnes ont rejoint le mouvement », précise-t-elle. Durant les semaines qui suivent, le Collectif Wallonie HoReCa s’organise autour de milliers d’autres professionnels du secteur. D’emblée, la bienveillance, mais aussi la modération et le bon sens de Valérie Vermiglio paient. Passionaria, peut-être. Mais tête brulée, certainement pas. Son crédo : expliquer à des décideurs qui, visiblement, n’ont aucune idée de la réalité du terrain, les besoins et les attentes de restaurateurs et de patrons de cafés en plein désarroi. « A aucun moment, nous n’avons cherché à nous opposer aux mesures sanitaires ou à la campagne de vaccination. Tout ce que nous demandions, c’était des réponses à nos questions : des questions relatives aux dates de reprise de notre activité, aux protocoles à mettre en vigueur pour le faire dans de bonnes conditions et aux aides qui pourraient être accordées aux restaurants les plus touchés par la crise. »

Une femme engagée

Face aux décideurs politiques parfois méprisants ou incapables de lui apporter les réponses qu’elle attend, mais aussi dans les vidéos de sensibilisation tournées par le collectif (désormais actif dans toutes les villes wallonnes) et sur les plateaux télé, Valérie Vermiglio assure. « Je n’aurais jamais cru être capable de parler devant une caméra ou de participer à des réunions stratégiques. Ces derniers mois, j’ai beaucoup appris sur moi-même, mais cette mobilisation a, bien-sûr, un prix. Mes enfants m’ont parfois reproché de ne pas avoir été là. Ou en tous cas pas assez. D’un autre côté, Chris et moi sommes fiers de leur avoir montré que nous étions capables de nous engager totalement et de monter au créneau pour défendre une cause qu’on estimait juste. Dans certaines familles, les parents acculés sont en train de sombrer. Pour les enfants, c’est une situation terrible. Si je n’avais pas choisi de m’impliquer dans ce collectif, je pense que j’aurais coulé, moi aussi. Aujourd’hui, j’ai pourtant beaucoup de mal à me projeter dans l’avenir. En l’absence de toute certitude sur l’avenir de notre restaurant, il nous est impossible de faire le moindre projet. Il y a un peu plus d’un an, j’ai dû abandonner, malgré moi, une affaire qui tournait bien. Quatorze mois plus tard, nous avons, au travers du collectif, réussi à exprimer nos besoins, mais aussi à remettre en cause certaines décisions ministérielles. La fermeture de l’HoReCa jugée illégale et discriminatoire devant le tribunal de Bruxelles en avril dernier est à ce jour notre plus grande victoire. Avoir obtenu gain de cause dans cette affaire est évidemment une immense victoire, mais elle ne compense en rien les nombreuses vexations que nous avons subies ces derniers mois. Comme la pression exercée sur les restaurateurs qui avaient annoncé l’ouverture de leur terrasse le premier mai. Malgré la fatigue accumulée, c’est pour eux que j’ai accepté de m’exprimer à nouveau sur un plateau télé. Pour offrir à ces gens une porte de sortie et ne pas les obliger à ouvrir, histoire de ne pas perdre la face. »

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© Marie Honnay

L’anti-égo

Cette prise de position, certains militants l’ont reprochée à la Liégeoise, mais à refaire, elle ne changerait rien. « Ni mon implication dans ce mouvement, ni mon choix de me ranger derrière la majorité. Quand on mène ce genre d’actions, il est important de mettre son égo en veilleuse. » Des histoires terribles, Valérie Vermiglio en a entendu des dizaines : des histoires de vies brisées par cette crise qui n’en finit pas. Populaire et respectée, elle n’a évidemment pas manqué de se faire draguer par des partis politiques séduits par son charisme naturel, son franc-parler et son sang-froid légendaire. « Je n’ai pas envisagé une seconde de rejoindre ces partis. D’abord parce que je n’en ai ni le temps, ni l’énergie. Et puis parce que je refuse d’être instrumentalisée. » De cette aventure longue qui, de son propre aveu, est loin d’être finie, elle retient aussi de belles rencontres humaines. « J’ai croisé la route de gens qui partagent ma vision et mon engagement. Je pense notamment à Maxence Van Crombrugge, l’une des figures majeures du collectif HoReCa Wallonie-Bruxelles. » Quand elle nous affirme que ce propriétaire de restaurants installé dans le Brabant Wallon, c’est « elle, en mieux », on comprend la nature profonde de son engagement, mais surtout son absence d’égo. La veille de cette interview, Valérie Vermiglio fêtait, en famille, les 23 ans de sa filleule. Un moment léger, loin des plateaux télés et des cabinets ministériels. C’est peut-être justement dans cet environnement bienveillant et joyeux qu’elle trouve la force de poursuivre le combat. Et, comme elle le dit, de « dépasser le moi ». Ou comment le célèbre slogan « prenez soin des autres » peut prendre un tout autre visage. Le sien.

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