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L’arpenteur du monde

13 août 2020
par  Bernard Roisin
( Le virus de l’invention , Presse écrite )

Discrètement installé dans la belle campagne d’Yvoir, Joël van Cranenbroeck, soixantenaire bon teint, patron de l’entreprise CGEOS créée à l’âge de 57 ans, a été mandaté par le gouvernement égyptien afin de sécuriser le plus large pont haubané au monde enjambant le Nil… ce qui change de la Meuse. Car cet arpenteur du monde au départ expert géomètre met son expérience et son expertise au travers de trois domaines : les travaux d’ingénierie topographique des hautes tours (de Londres, Séoul, ou Koweït City), le positionnement par GNSS (Walcors, fut le premier au monde !) et la surveillance des grandes structures de génie civil. Ce Wallon, attaché viscéralement à sa région qu’il adore, court les cinq continents où le mènent ses innombrables projets. Yvoir certes… mais ailleurs

Discrètement installé dans la belle campagne d’Yvoir, Joël van Cranenbroeck, soixantenaire bon teint, patron de l’entreprise CGEOS créée à l’âge de 57 ans, a été mandaté par le gouvernement égyptien afin de sécuriser le plus large pont haubané au monde enjambant le Nil… ce qui change de la Meuse. Car cet arpenteur du monde au départ expert géomètre met son expérience et son expertise au travers de trois domaines : les travaux d’ingénierie topographique des hautes tours (de Londres, Séoul, ou Koweït City), le positionnement par GNSS (Walcors, fut le premier au monde !) et la surveillance des grandes structures de génie civil. Ce Wallon, attaché viscéralement à sa région qu’il adore, court les cinq continents où le mènent ses innombrables projets. Yvoir certes… mais ailleurs

- D’où vous vient cette passion pour la géodésie, la géotechnique et la géométrie ?
Aux scouts, nous avions appris à utiliser les cartes à l’aide de boussoles, calculant des azimuts. J’avais un chef qui avait entrepris des études de géomètre : plutôt que de prendre un rapporteur et dessiner sur la carte, tout se faisait par coordonnées, ce qui m’impressionnait. Tout cela était une alchimie qui prenait forme. J’aimais dessiner, et, par ailleurs, j’appréciais les activités au grand air. Dès lors, en fin d’humanités, lorsqu’il s’est agi de décider des études…
- Y aurait une part de magie dans ce que vous faites ?
Oui. C’est un métier immatériel : nous sommes constamment à l’extérieur en train de travailler sur un chantier, munis d’instruments avec, au commencement, rien de visible (il rit)
- Un côté sourcier ?
Ésotérique en effet. Avec également des apports de l’astronomie, puisque nous nous basons sur les étoiles, les alignements.
Lorsque j’ai commencé mes études, la topographie était une combinaison intéressante, visant à transposer les mathématiques sur les paysages de manière concrète.
Par la suite, la technologie n’a cessé d’évoluer : très tôt, lors de mon passage à l’Institut Géographique National, nous avons commencé à utiliser le satellite Transit, sorte de GPS de l’époque, qui se révélait magique en effet.
- Ce qui vous passionne, c’est l’application concrète des recherches et du champ mathématique ?
- Tout à fait. Et nos secteurs d’activités sont tout de même très verticaux, notamment dans la mise à l’épreuve des hautes tours, la Burj Khalifa de Dubaï en 2005 par exemple : lorsque nous amenons des mesures imaginées par des architectes et des ingénieurs dans le cadre de ce type de constructions à quelques millimètres près de ce qui doit être mis en place, il s’agit d’une très grosse responsabilité et en même temps un défi très excitant.
- Seriez-vous plus mathématicien que géomètre ?
- Les deux se combinent et s’inspirent mutuellement. En topographie, la solution passe par des traitements rigoureux. D’autre part, en explorant le champ mathématique, l’on peut trouver des sources d’inspiration dans le cadre de la réalisation topographique. C’est ce qu’ont pratiqué les Grecs anciens : Pythagore n’a pas fait de la géométrie à l’état pur ; il devait répondre à des demandes de résolution de problèmes, comme Archimède d’ailleurs, lors de l’épisode des bateaux notamment.
La topographie est née sur les rives du Nil : les crues du fleuve fertilisaient les terres avoisinantes, et à chacune d’elles les limites de propriété disparaissaient. C’est ainsi que l’arpentage s’est développé : pour redéfinir les limites.
- Vous rendre en Égypte était donc pour vous une sorte de retour aux "sources" ?
- (il rit) Exact !
Pourriez-vous nous expliquer la différence entre la géodésie et la géotechnique ?
- La géodésie teste davantage la mesure des distances, des angles, des formes géométriques d’un objet ou d’un espace. Alors que la géotechnique rassemble les techniques qui permettent d’investiguer la nature du sol : elle concerne la géologie, la stabilité, la perméabilité des terrains.
- Le terme géodésie a lui-même un côté kabbalistique ?
- Tout à fait. D’autant que Platon déclarait que nul ne pouvait rentrer dans un temple s’il n’était géomètre !
- Vous vous occupez de GPS, ce qui dans votre cas paraît logique, vu que vous n’arrêtez pas de bouger…
- Il n’y a que ma femme qui parvient à me suivre… (il rit)
- Arpenter le globe, cela faisait aussi partie de vos désirs ?
- Non. J’ai voyagé dans plus de 160 pays différents, mais bizarrement je n’ai jamais eu l’attrait du voyage.
Je suis toujours aux quatre coins du monde dans le cadre de mes projets. Et pourtant, en Chine par exemple, je n’avais jamais visité la Cité interdite. Et finalement, sur les conseils et insistances de certains, je me suis aménagé quelques petites plages horaires pour découvrir le pays.
- Il vous fallait une mesure en toute chose
- Voilà !
- Quelle est l’influence de votre père sur votre carrière ?
- Mon père a traversé la guerre et, une fois terminée, n’étant pas en bonne santé, il a été réformé : il n’a pas terminé ses humanités et est entré à la générale à l’époque pour gagner sa vie et s’occuper de son plus jeune frère. Mon paternel a fini directeur : un parcours incroyable.
Mon père a toujours tenu le même discours à ses employés : "ne restez jamais dans un poste sans développer des connaissances : suivez des cours en informatique, apprenez une deuxième langue, parce que bien qu’étant dans une banque et jouissant d’une situation assez stable, l’on ne sait jamais ce que la vie peut vous réserver. Vous devez toujours être prêt à rebondir avec vos propres capacités."
Et finalement ces sauts de puce dans les différentes carrières que j’ai effectués, ont été inspiré par ce conseil : ne jamais rester assis en me disant "ça roule tout va bien".
Dans ma sphère d’activité, certains pensent "posséder" la technologie, les drones, pouvoir tout faire… C’est faux ! Le monde est en perpétuel mouvement et il convient de chaque fois s’adapter, se mettre au défi en permanence pour avancer.
- Une capacité que nous possédons en Belgique et en Wallonie en particulier ?
- Je suis assez sévère pour la Wallonie.
Plusieurs remarques :
à l’époque, dans les années 80, les directeurs d’administration s’avéraient être de grosses pointures scientifiques et techniques qui publiaient. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. J’ai le sentiment d’un affaissement : ce qui fait défaut à la Wallonie, c’est l’ambition.
À l’époque, nous avons conçu les ascenseurs de Strépy-Thieu, le plan incliné de Ronquières précédemment : les Chinois venaient en délégation voir ce que nous réalisions. Aujourd’hui, nous n’attirons plus grand monde…
- Et pourtant, la région possède énormément d’atouts…
- Absolument, mais nous n’avons pas vraiment rebondi. On parle beaucoup de villes intelligentes et j’ai l’impression que l’on se satisfait plutôt de discours et de concepts plutôt que d’implantations.
À l’époque, l’ascenseur de Strépy-Thieu a fait l’objet des premières mesures GPS qui ont préfiguré toutes celles qui ont cours dans le génie civil. A l’époque, des bus entiers de Chinois venaient admirer ce projet. Nous avons mis au point le premier réseau GPS, Walcors, qui fonctionne toujours sous forme GNSS et que j’amende constamment. GPS d’une précision d’un centimètre sur toute la Wallonie dont les bénéficiaires sont les engins de génie civil, les agriculteurs… et bien sûr les géomètres ! Nous l’avons installé en 2002, il s’agissait du tout premier réseau de ce type en Europe installé sur des pylônes au bord des autoroutes et routes.
Nous avons vraiment inspiré le monde.
Mais revenant en 2014 et créant ma société, je croyais retourner au pays de l’innovation : j’ai été effaré de constater que les Wallons avaient tout oublié.
- Rien n’est perdu, car c’est assez récent ?
- C’est certain. L’an dernier, j’ai suivi des étudiants de la Haute École de Géomètres de Liège ; des élèves brillants auxquels il manque juste des projets sur lesquelles se réaliser.
Au contraire de la Chine, où les jeunes diplômés conçoivent des ponts dès la sortie de leurs études.
- 57 ans, un bel âge pour se lancer dans une nouvelle entreprise ?
- Sardou chantait : "Je n’ai pas l’âge de mes artères, mon front sans rides est un abus" (rires)
Il n’ y a pas d’age pour se lancer ; ce qui est important c’et d’avoir du coffre, comme les artistes. Vous m’imaginiez tournant autour de la Terre : je pratique aussi la céramique, pratique artistique où c’est la terre cette fois qui révolutionne dans mes mains sur le tour. L’age n’a rien à la voir.
Nous avons participé à la construction de la tour NBK au Koweït ; une oeuvre de Norman Foster, archistar touché par le succès à cinquante ans.
La céramique vous convient bien puisqu’il s’agit d’avoir une idée et de ses mains la réaliser ?
- En effet.
- La géolocalisation, on l’a vu avec la crise du coronavirus, laisse poindre un aspect surveillance déplaisant….
- Tout à fait. Cela me met d’ailleurs mal à l’aise. Il en va de même des cartes de crédit. Visa a d’ailleurs écrit un jour que d’après les mouvements de cartes d’un couple, ils pouvaient prédire à une semaine près quand ces mariés allaient divorcer…
La position est d’après moi intrinsèquement liée à l’identité de la personne.
Dans le cadre de la pandémie que nous connaissons, on parle de tracing pour faire respecter les règles du déconfinement, mais ces applications utilisent le Bluetooth et les smartphones. C’est donc une infraction au RGPD (vie privée). Et puis tout le monde n’a pas de smartphone ... ou ne souhaite pas être tracé ! De plus, mesurer la distance avec Bluetooth se révèle tout à fait imprécis.
Nous sommes donc en train de finaliser le développement d’une autre technologie basée sur l’Ultra Wide Band (ce que l’on utilise pour les clés automatiques des véhicules !) sous la forme d’un bracelet avec un "tag" : quand 2 personnes portant ce bracelet se trouvent à moins de 2 mètres l’une de l’autre, les bracelets/tags se mettent à vibrer. Aucune connexion Internet, aucune violation de la vie privée, une précision d’environ 5 cm dans la mesure des distances entre les personnes...
Le système sera opérationnel, démontrable en tout début Mai 2020 ! À point nommé pour le déconfinement. Les applications sont multiples, on peut équiper les personnes travaillant dans les magasins, les supermarchés, les Universités, les écoles, les bureaux, etc. Et c’est wallon !
Quand on parle de distance (sociale) il faut donc s’adresser aux spécialistes de la mesure géométrique.
- Votre "position", c’est Yvoir : un havre de paix pour vous et le lieu où vous vous ressourcez aux abords de la Meuse ?
(il rit) La Meuse ensorceleuse…
En fait, lorsque j’ai commencé à voyager, nos enfants étaient jeunes, et comme mon épouse travaillait comme infirmière à Mont-Godinne, nous trouvions plus simple d’habiter près de son lieu de travail.
Mais la région est magnifique et j’ai toujours plaisir à y revenir et à y inviter des partenaires étrangers qui sont toujours subjugués par la Wallonie et la vallée de la Meuse en l’occurrence.
- La Meuse serait donc votre muse ?
- Oui. L’une des caractéristiques des Belges et des Wallons : notre pays étant petit, chaque fois que nous le quittons, nous faisons waw !, toujours émerveillés par l’aspect grandiose de ce que nous découvrons. À l’inverse de citoyens de grands pays blasés, nous sommes plus facilement impressionnés. Et pourtant, nous vivons dans une très belle région, dotée d’une grande qualité de vie... et de personnes.

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