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L’après Covid-19 sera-t-il un monde sans cash ?

16 juin 2020
par  Laurence D Hondt
( Demain, après le virus... , Presse écrite )

Les payements par actes bancaires ont explosé durant le confinement. Les lobbies contre le cash en profitent pour pousser leurs pions…

Dès les premières semaines du confinement, de nouvelles pancartes ont fleuri auprès des commerçants : « cartes bancaires acceptées sans limites de payement », « utilisation préférable de cartes sans contact », « no cash please »….Alors qu’avant le confinement, la carte bancaire n’était acceptée que pour un montant minimum de 15 euros, il est devenu soudain possible de payer son café à un euro par la simple magie de placer sa carte au dessus d’ « un terminal de payement » qui règle la « douloureuse », sans l’ombre d’un échange. Cette nouveauté a eu quelques conséquences immédiates et palpables. Sans l’échange matériel que constitue le billet, les dépenses sont moins contrôlables et les relevés bancaires en fin de mois, souvent une mauvaise surprise. Sans monnaies ou billets dans les poches, il aura également été impossible d’acheter auprès ceux qui ne sont pas dotés de machines pour enregistrer les payements, mais aussi simplement… de donner une pièce à un homme qui vit et dort dans la rue.

Ces quelques effets sensibles obligent à s’interroger : le remplacement du cash par des moyens de payements dématérialisés, -cartes bancaires, smartphones-, va-t-il s’instaurer en norme ? Pour les promoteurs d’un monde sans cash, il semble que cet après Covid-19 soit un moment idéal pour en défendre les avantages. A Bruxelles, les lobbies militant pour un monde sans cash se multiplient. Le dernier né, EPDIA, the European Digital Payments Industry Alliance a ouvert ses bureaux début mai à Bruxelles. Côté national, la banque Belfius et l’opérateur téléphonique Proximus viennent d’annoncer ce 12 juin, « une néo-banque, super simple ». Guillaume Boutin, le nouveau CEO de Proximus, n’a pas hésité à se féliciter de cette avancée en ces termes : « la crise a permis d’accélérer de façon incroyable l’adoption du digital. Ses usages ont évolué en quelques mois là où ils auraient pris des années ». Cette banque entièrement digitale et ’mobile first’ soutiendra l’évolution vers une société sans argent liquide. Selon les patrons des deux groupes, elle poussera un acteur belge face aux géants du secteur que sont les Gafa (Google, Amazon, Facebook et Apple), tout en rassurant les clients inquiets que leurs données ne seront pas partagées. Ces initiatives qui se multiplient en ces temps d’après Covid-19 ont désormais leurs relais au niveau politique. Au sein du Parlement européen une étude datant de la fin mars a ainsi établi les opportunités créées par le développement des transactions sans cash en raison de leur facilité et de leur efficacité, ainsi que de leur succès auprès des jeunes générations… Les défenseurs d’un monde sans cash ont pour eux, un certain nombre d’arguments : la lutte contre l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent grâce à un traçage croissant, une baisse du coût des transactions, une baisse du cout de conservation de l’argent pour les banques ou encore, la lutte contre l’immobilité de l’épargne et la libéralisation de ce secteur, au profit d’une multiplication concurrentielle des moyens de payement, voire des monnaies.

Le cash, garant de la liberté

Mais ces arguments avancés par les défenseurs d’un « cashless » world, ne convainquent pas tout le monde. Face à eux, de nombreux groupes et initiatives citoyennes militent désormais pour la défense du cash. Leurs arguments à eux ? Le respect de la vie privée, (non traçage des transactions), la conservation de la monnaie comme bien public (non soumis aux intérêts de groupes privés), et enfin, l’inclusion de tous les groupes sociaux, notamment marginaux ou pauvres qui n’ont pas accès aux cartes bancaires ou autres moyens technologiques. Entre les uns et les autres, la polémique est ancienne mais la crise du Covid-19 a enflammé ce débat essentiel et souvent occulté car trop technique. Les pays européens sont eux-mêmes divisés sur l’orientation à prendre. L’Autriche est le pays qui affiche le plus haut taux d’usage de cash. Une étude de la Banque Centrale Européenne datant de 2019 démontre ainsi que 67 % des achats dans ce pays se font en cash contre seulement 27 % aux Pays-Bas. Moins catégorique que l’Autriche, mais préoccupée quand même : l’Allemagne. Le 18 juin prochain, les parlementaires allemands vont ainsi se pencher sur la signification et les conséquences d’un monde sans cash. A l’opposé, la Suède affiche le taux le plus élevé d’Europe en terme de payement sans cash, même si là aussi, ce choix continue de faire débat, car il pénalise les plus fragiles. De plus en plus de parlementaires européens s’interrogent de leurs côtés sur les bénéfices de la montée en puissance de l’usage des cartes bancaires comme Visa ou Mastercard, autant de groupés privés, qui sont détenus par des capitaux étrangers, américains essentiellement. Le marché de la carte bancaire tend à désapproprier les Etats du contrôle de la monnaie, au profit de groupe privés et risque d’exclure certaines catégories de la population. A cet égard, l’Union européenne envisage de renforcer à l’automne l’intégration des moyens de payements européens et assure qu’elle défendra l’accès de tous aux moyens de payements sans cash.

Un monde sans cash poursuit néanmoins sa conquête : des graphiques rendus publics par l’initiative française, CashEssentials montrent que la part des payements en cash régresse chaque année. Si les citoyens peuvent en faire le constat dans leurs propres pratiques, le débat sur le remplacement progressif du cash par des cartes de payements, voire par des monnaies gérées par des géants de l’internet échappe au public en raison de son apparente technicité. Pourtant, l’usage du cash reste un droit, qui dans la plupart des pays est encadré. Ainsi en France, il est illégal de refuser un payement en euros, sous peine d’une amende de 150 Euros. Pour l’économiste Bruno Théret, un fervent défenseur du cash, la monnaie est garante de la liberté contre des acteurs financiers, certains Etats, les fintech californiennes, mais est également contre les abus de pouvoir, les persécutions, les atteintes à la vie …

Si le monde de demain n’est pas encore un monde sans cash, l’après Covid entrainera au moins une prise de conscience des citoyens face à ce débat crucial.

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