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« J’attire l’attention sur des plantes que plus personne ne regarde »

4 novembre 2020
par  Sophie Lagesse
( Presse écrite , Le virus des héros comme des gens ordinaires )

Les trottoirs des villes regorgent de petits trésors végétaux. Une « cellule » de passionnés les met en valeur.

Les habitants de la commune de Saint-Gilles croisent parfois sur leur chemin Jean-François Gheysen. Passionné de plantes, lui et d’autres personnes travaillent à la « cellule de végétalisation urbaine » de la commune, une cellule encore unique en Belgique. Sur les trottoirs, il n’hésite pas à écrire le nom de plantes que beaucoup associent à de simples mauvaises herbes. Des plantes qui sont pourtant bien plus que cela et qui ont une véritable utilité.

Dans quel but cette cellule de végétalisation a-t-elle été créée ?
Tout simplement pour répondre au besoin des habitants de se réapproprier la ville, pour la cohésion sociale, pour distiller du bien-être. La commune de Saint-Gilles était très minérale et pas assez verdoyante. Rajouter des arbres, c’est extrêmement compliqué. Non seulement cela coûte cher mais en plus il y a des choses dans le sol comme des conduites ou des canalisations. Utiliser des plantes grimpantes, c’est un moyen de végétaliser la ville et cela demande très peu d’espace au sol. Cela correspond aussi à une tendance de notre époque, les gens ont envie de vivre dans un environnement plus vert.

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© Ingrid Otto

En dehors du confort visuel que procurent les espaces verts, y a-t-il une véritable utilité aux rues végétalisées ?
Oui, sur le plan sanitaire, c’est très important. On participe à la réhumidification de l’air ambiant. Certains enfants souffrent de bronchites à répétition ; la pollution, les poussières, les pollens se mélangent et créent des polluants beaucoup plus agressifs. Quand il pleut, ces polluants sont relativement peu évacués. Les sols sont étanches et donc cette pollution est remise en circulation. Mais si on met des plantes, de la végétation, les feuilles ont cette capacité de capter une partie de cette pollution. Sur un plan sanitaire, tout se tient.

Pour conscientiser les riverains, vous n’hésitez pas à écrire sur les trottoirs le nom des plantes que l’on peut voir en rue. Quel genre de plantes trouve-t-on dans les rues ?
Il y en a de toutes les sortes mais ce sont surtout des plantes de falaise ou de milieu désertique. Elles sont chez nous depuis presque toujours et elles se contentent de sols pauvres et secs.

Ces plantes ont-elles certaines propriétés particulières ?
Oui, vous pouvez par exemple trouver de l’oseille en ville. Nous avons créé un observatoire des plantes sauvages en rue qui s’appelle « Belles de ma rue ». Il existe un site internet sur lequel vous pouvez retrouver ces plantes. On s’est rendu compte que deux plantes sur trois dans les rues sont soit comestibles, soit médicinales. Ce n’est pas pour autant qu’il faut les cueillir et les consommer ! Ce sont des plantes qui sont liées à l’être humain, qui ont des milliers d’années. Elles ont toutes des histoires passionnantes.

Faut-il inciter les gens à ne pas désherber ces plantes que beaucoup considèrent comme des mauvaises herbes ?
Certaines plantes peuvent être dommageables aux installations urbaines et peuvent abîmer les canalisations. Mais d’autres n’ont pas d’enracinement profond et disparaissent après leur floraison. Ce sont des plantes qui sont butinées, donc c’est important de les laisser en place. Mais rien ne vous empêche de les enlever après leur floraison. Cela dit, si on ne veut pas de plantes sauvages sur son trottoir, il suffit de le balayer.

Comment réagissent les passants lorsqu’ils vous remarquent en train de vous occuper de ces plantes urbaines ?
Dans un premier temps, ils sont amusés. Et puis, je leur explique que j’essaie seulement d’attirer l’attention sur des plantes que plus personne ne regarde. On les confond parfois avec des déchets. Ces plantes sauvages sont présentes un peu partout mais ce qui a changé, c’est que depuis 2019, on n’a plus la possibilité d’acheter des pesticides dans la Région de Bruxelles-Capitale. On va donc devoir s’habituer à leur présence sur nos trottoirs. Est-ce qu’on doit les laisser prospérer ? C’est un peu à chacun d’en décider. Moi, évidemment, je les laisse en paix car je les connais.

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© Ingrid Otto

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous occuper des plantes des rues ?
J’en suis arrivé là par passion ! Avant, je faisais de la scénographie de musée et d’exposition mais aussi des décors de cinéma. Il y a une dizaine d’années, j’ai créé un potager sur mon toit avec des voisins, qui a rencontré un certain engouement. Toutes les personnes qui avaient une vue sur ce potager s’y intéressaient. Je leur distribuais des salades car je produisais beaucoup. Là, je me suis dit que tout cela avait un sens, que les plantes étaient aussi un vecteur de cohésion sociale. Pour une bonne raison : les plantes, ça ne discute pas de politique et d’argent ! C’est un sujet d’échange, de don, de communication et je trouve que cela fait du bien dans notre époque compliquée.

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