JOURNALISTE FREELANCE.BE Le site des journalistes indépendants

« Inutile si pas capable... »

12 juillet 2021
( Tout... sauf le virus ! , Presse écrite )

Durant la Deuxième guerre mondiale, les journaux belges servirent la soupe aux Allemands. Ambiance d’une partie de l’époque à travers ses manchettes accommodantes avec l’occupant.

Le 19 mai 1940, les journaux libres ont cessé de paraître en Belgique. Certains ont été « volés », réquisitionnés par l’occupant, comme Le Soir. D’autres ont été créés pour l’occasion, comme La Légia ou Le nouveau journal. D’autres encore n’ont rien changé à leurs habitudes comme Le Pays Réel, qui, en quelque sorte, battait déjà pavillon nazi. Tous s’abreuvaient à la même agence de presse : Belgapress, filiale du Deutsche Nachrichten Buro.

Il y a 80 ans, dans cette presse « à la botte », les pleines pages où s’expriment les lecteurs n’ont rien à envie aux commentaires sous les articles de presse en ligne de 2021 : « Il faut chasser les juifs hors de Belgique, signé un ancien soldat qui regrette de ne pas être riche », « Rex empêchera encore les fripons de dormir, à bas la haute finance internationale », « À l’occasion de la naissance de notre 7e bébé. Quand il n’y aurait plus de rexistes, on en refera toujours », « Les juifs à la porte de chez nous », « Quel immonde Parlement, prenez bien garde, législateurs pourris » ... « Le pays réel », le journal de Léon Degrelle, reçoit des dons : A.T. De Seraing a ainsi envoyé 40 francs « Pour qu’on lise davantage encore les protocoles des sages de Sion dont la connaissance est indispensable à quiconque veut comprendre quelque chose à la politique ».

Dans les nouvelles, on lit que le Fürher, cet homme de peu de faste, qui ne fait pas ce métier pour les honneurs, a fêté son 53e anniversaire dans l’intimité. « Il a expressément voulu que cette journée ne diffère en rien des autres. » Tous les journaux parlent des femmes comme s’il s’agissait d’animaux domestiques donnant du fil à retordre à leurs maîtres. Une chronique judiciaire commence comme suit : « Sa déposition prit une heure comme c’est souvent le cas avec les femmes et leurs jacassements inutiles. » Parfois les bonniches se montrent dignes d’égards, comme cette paysanne -qui se voit gratifiée de l’épithète « brave » qu’on accole d’habitude aux chiens ou aux vaches. Elle a prodigué les premiers soins à un allemand blessé : elle verra en échange son mari libéré.

On raconte les contrebandes de graisse de porc. Le mildiou qui a ruiné la récolte des pommes de terre. On trouve les pires tares aux petits truands, qu’on qualifie de « crapule arrogante » ou de « gamin vicieux ». Le langage se brutalise, les insultent fusent. On se délecte des captures de malfrats, comme cette dame condamnée à 2 mois de prison pour avoir volé une robe à Annette V. lors des pillages de 1940. Annette V l’avait croisée en ville avec ladite robe. On aime les lapidations publiques à coups de petits billets fielleux. On est dans « La servante écarlate »

Les pages des journaux sont gigantesques, on pourrait tout y mettre, d’ailleurs on y met tout, les accidents de bicyclettes, les avaries sur les voies de tramways, les trophées et diplômes en tous genres. Le spectaculaire côtoie l’anodin et le sordide est partout. Un cadavre d’homme découvert dans la neige, à côté duquel il y a des pierres enveloppées de mouchoirs. Une vieille femme trouvée morte « de privation » dans son lit, le décès remontant à au moins un mois. Une autre qui s’est jetée dans le vide, à 86 ans. Un infanticide, un bébé fracassé, dépecé à la serpe et puis brûlé dans le poêle juste après l’accouchement.

« Lorsque vous mangez votre content », interpelle un encadré, « songez que vous êtes privilégiés mais que ça vous impose des devoirs. Aidez le secours d’Hiver dans sa lutte contre la misère »

PNG - 1.1 Mo
© Myriam Leroy

Le pays réel vend des photographies de Léon Degrelle au prix de 6 francs.

Heureusement, de temps en temps, une réclame détend l’atmosphère. « Cessez tout de suite d’être grosse. » (oui monsieur), suivie de la notice d’un laxatif. En-dessous du dessin d’une pin up : « Ne vous plaignez plus de ne pas avoir ce buste parfait, qui fait toute la beauté des femmes les plus heureuses. Plasto-Sein réussit là où tout a échoué. » Ou encore : « Démangeaisons à l’anus avec ou sans petits vers et à toutes les parties du corps ? Urines involontaires ? Ecrivez tout de suite EN INDIQUANT VOTRE MALADIE, à la pharmacie du Trône, 41 rue du Trône, Bruxelles, qui vous enverra une brochure avec preuves pour le traitement au moyen des remèdes du Dr G. Damman, à base d’extraits de plantes. »

De l’emploi il y en a, il n’y a que ça, mais il faut être dur à l’ouvrage. On cherche un fort jeune homme, 17 à 18 ans, actif et travailleur, pour atelier. Un vendeur bien au courant de la partie, pour une grande quincaillerie. Des demi-ouvriers ferblandiers. L’imprimerie Desoer dem. JH au cour. tirage duplicateur, prise automatique. INUTILE SI PAS CAPABLE. Situation d’avenir offerte à éléments rexistes capables, organisateurs, bonne instruction, connaissant très bien l’allemand, 4800 francs par mois, logé, nourri, habillé. Formation professionnelle offerte à futurs ouvriers d’Herstal. Un excellent repas chaud (viande, p. de terre, légumes, féculents) est servi chaque jour à midi, au prix de fr. 3,50 par repas.

Côté femmes, la palette des perspectives professionnelles est moins variée. On cherche jeune servante. Forte servante. Servante TRÈS PROPRE. Bonnes lessiveuses.

À part ça, on annonce tranquillement qu’on a ou qu’on va fusiller tel ou tel ou tel groupe de tels. Et entre deux avis de ce genre il y a des spectacles de claquettes annoncés avec emphase, des tours de chant qui ne cessent de se prolonger, à l’instar de celui de Johnny Hess qui se produit au Palais des Beaux-Arts : « La grande vedette de la chanson, le créateur de « J’ai sauté la barrière » et du « Je suis swing ». Dans telle salle on peut voir « Un désopilant clown musical », dans telle autre « Une exquise diseuse » ou « Un fantaisiste ». Au cinéma c’est l’année Danielle Darrieux, on ne voit qu’elle sur les écrans, dans plusieurs films différents.

A la Monnaie, il y a tous les soirs un opéra différent. Les théâtres ajoutent des représentations, ils jouent désormais les lundis aussi. Les gens sortent, fêtent, dansent, lisent. Les gens rient. Page 2 du Pays Réel : Lui : « Que ne donnerais-je pas pour lire au dedans de vous ». Elle : « Voici ma radiographie. »

Il y a un petit strip de Tintin et Milou dans le journal Le Soir, le capitaine Haddock fait bonne chère tandis que les autres passagers du bateau ont le mal de mer. Les gens se désopilent, éperdument.

Les attaques au couteau de décembre 41 sont les premières déflagrations à venir troubler la quiétude des Allemands à Bruxelles, qui jusque-là se sentent parfaitement en sécurité en Belgique et n’imaginent pas une seconde que la résistance puisse devenir active.

A la radio de Bruxelles, ils dispensent des cours de langue allemande, niveau débutant. Il ne fait alors aucun doute qu’elle deviendra la première, la principale, celle des échanges.

Partager :