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Face à une crise de confiance amplifiée par le coronavirus, la société civile russe s’organise

5 août 2020
par  Benjamin Quenelle
( Demain, après le virus... , Presse écrite )

Société et Etat vivent deux vies séparées en Russie, se méfiant et se défiant. La pandémie a aggravé le fossé. Pour s’informer et s’entre-aider, organisations indépendantes et simples citoyens ont multiplié les initiatives. Loin du Kremlin.

Le coronavirus a réveillé une autre crise en Russie, la pandémie de confiance entre la société et l’Etat. Endémique, le mal est ancien mais le fossé s’est creusé un peu plus encore entre ces deux mondes habitués à vivre de manière parallèle. « Nous apprenons à nous débrouiller par nous-mêmes. A nous défier et nous méfier… », confie Svetlana Bystrova, 45 ans. Pendant longtemps, cette employée d’un institut éducatif à Moscou a été une fidèle électrice et supportrice du Kremlin de Vladimir Poutine. Mais, après vingt ans d’un régime confondant stabilité et statu quo, elle reconnait qu’elle s’est mise de plus en plus à douter. « Jusqu’à cette crise du coronavirus, première goutte qui a fait déborder le vase ! », confie-t-elle avant de raconter son histoire qui lui a donné les forces de se mobiliser contre ce système qu’elle soutenait jusque-là.

En « bonne citoyenne », Svetlana Bystrova a appelé le docteur dès qu’elle a cru avoir les premiers symptômes du covid-19. Comme demandé par la mairie de Moscou, elle s’est enregistrée par internet sur le programme « monitoring social » suivant à la trace les habitants infectés, contraints d’envoyer régulièrement sur l’application un selfie pour prouver leur auto-isolement. Au final, elle n’était pas malade mais… se retrouve à devoir payer 16 000 roubles d’amendes (200 euros) pour non-respect des règles de confinement. « Je suis loin d’être la seule. Pour nous défendre et nous entre-aider, nous avons créé un groupe sur Facebook. Nous refusons de payer et allons nous défendre », promet Svetlana Bystrova dont l’initiative a fait effet boule de neige.

La colère gronde parmi les milliers de Moscovites qui, rattrapés par les applications de tracing, ont reçu des amendes pour non-respect de règles vastes et complexes. Certains étaient simplement sortis vider leur poubelle. D’autres n’ont pas répondu sur le champ à une demande de selfie envoyée… en pleine nuit. « Les défaillances seront corrigées, les technologies perfectionnées. Mais cette surveillance électronique pendant le covid n’annonce rien de bon pour le futur », s’inquiète Sarkis Darbinian, expert de Roskomsvoboda, principale organisation de défense d’un internet libre. Née dans une société civile prenant conscience de ses droits, l’ONG n’a cessé pendant la pandémie d’alerter la population : les autorités ont beau promettre ne pas vouloir étendre ces applications à d’autres contrôles, les experts de Roskomsvoboda craignent au contraire que le pouvoir n’ait utilisé le coronavirus en test grandeur nature pour accroître sa surveillance des citoyens.

« La défiance croît. D’autant plus qu’avec les méfaits du confinement, 60% de la population affirme déjà avoir connu une baisse de revenus », prévient Lev Goudkov, directeur du centre indépendant de sondages Levada. Il n’est pas surpris par la multiplication d’initiatives indépendantes, voire méfiantes, des autorités. Une fronde au-delà des habituels groupes critiques du Kremlin. A chacune de ses enquêtes relayées par YouTube (sur le goulag, le sida et autres sujets tabous), le bloggeur Iouri Doud séduit depuis longtemps les jeunes en quête de nouvelles perspectives. Beaucoup mène une vie loin de la politique. Très actif pour défendre les petits patrons face à un système policier et judiciaire corrompu et sans vraie indépendance, l’organisation de l’ombudsman des entrepreneurs Boris Titov connait un succès croissant dans le secteur privé peu impressionné par le pâle soutien économique du gouvernement après le covid. Beaucoup se débrouillent seuls.

Avec la pandémie, d’autres initiatives ont vu le jour pour organiser l’entre-aide et, du coup, indirectement défier les autorités. Afin de briser l’omerta autour des prisons et donner aux familles des informations sur les risques de contagion derrière les barreaux, un collectif d’ONG a lancé sur Internet « prisonmap.info ». Cette carte en ligne, nommée « zone grise », recense les cas suspects. Avec prudence. La nouvelle loi sur les « fake news » menace en effet de poursuites judiciaires toute diffusion de fausses informations. « La tradition chez les autorités carcérales, c’est de cacher les informations. Parents, proches, avocats, médias locaux nous en rapportent quelques bribes. Nous vérifions, croisons les sources et publions », explique Ksenia Gagaï de « Verdict public », une des ONG derrière cette initiative. Avec pour ambition : établir une autre vérité alors qu’officiellement la pandémie aurait épargné les prisons. Les conditions sanitaires, la promiscuité et les équipements médicaux y sont pourtant parmi les pires du pays.

Sur le web, un groupe de docteurs a pareillement défié les autorités en remettant en cause leurs statistiques de mortalité du covid. Sur fond blanc et gris, cette « liste du souvenir » répertorie les médecins, infirmières, assistants de laboratoire et autres personnels médicaux décédés du coronavirus. « On ne comprend pas pourquoi les autorités ne publient pas ces informations, pourtant faciles à obtenir. Alors, nous le faisons nous-mêmes », insiste Alexeï Erlikh, cardiologue en chef du service de réanimation d’un hôpital à Moscou et l’un des coordinateurs de ce site web que les docteurs auraient préféré ne jamais lancer. « Il ne faut pas oublier nos morts… », insiste-t-il. Au dernier décompte : 584 décès. Le ministre de la santé, lui, a déclaré que le personnel médical dénombre seulement 40 morts. Un contraste en chiffres qui, à lui seul, symbolise le fossé entre deux mondes se méfiant et se défiant.

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