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Evacuation dans les airs

23 décembre 2020
par  Axelle Noirhomme
( Le virus des héros comme des gens ordinaires , Presse écrite )

C’est une vision étrange, ou pour le moins inattendue…

Là-haut, sur le balcon d’un immeuble cossu, des silhouettes blanches surgissent…
Ce sont des intervenants équipés de leur tenue ‘Covid’. Intégralement protégés, ils sont fins prêts pour la mission qu’ils doivent accomplir ce matin-là.
Car au 5ème étage, un patient, en difficulté respiratoire, les attend. Il s’agit d’un homme à l’âge avancé, positif au Covid19.

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Celui-ci est si affaibli qu’il ne peut plus se déplacer. Dans cet immeuble ancien, la cage d’escalier est trop exiguë. Les pompiers de Liège le constatent : pour secourir le vieil homme, ils devront passer directement par le balcon, depuis les airs !
Ni une, ni deux, l’auto échelle se déploie vertigineusement. Rapidement, elle s’élève à une quinzaine de mètres du sol pour atteindre cet appartement. En quelques secondes à peine, ils sont au chevet de l’homme malade.
Avec des gestes et des mots rassurants, le patient est immédiatement placé dans un brancard. Il est maintenant prêt pour le transfert vers l’hôpital.

La rue est fermée à la circulation, des déviations sont mises en place et les lumières bleues des gyrophares clignotent sur les façades.
Devant cette agitation, les voisins sont inquiets, mais aussi curieux. Ils suivent cette chorégraphie aérienne, nichés sur leur balcon, ou simplement la tête dirigée vers le ciel, depuis le trottoir du boulevard Piercot, une petite artère habituellement paisible du centre de Liège.
Une dame du quartier aime y promener tous les jours son élégant bichon. Cette fois -à, elle ne peut masquer son anxiété : « Cela me fait vraiment peur de voir ces hommes en tenue de cosmonaute » raconte-t-elle, « On les voit chaque jour à la télévision, ou dans les pages des quotidiens. Mais assister à cela en vrai, cela fait tout simplement frémir… Cette deuxième vague, on la voit, on la sent… Elle frappe à nos portes ». Une autre se joint à elle : « Je vis dans cet immeuble et je connais bien ce Monsieur. Il ne sort presque jamais. Comment a t’il pu attraper cette crasse ? Franchement, tout cela donne à réfléchir. J’espère qu’il reviendra vite. Il est si aimable ».
Au 5ème étage, tout est prêt désormais.

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Solidement harnaché sur une civière, accroché à la nacelle de l’échelle Magirus, le patient ne reste jamais seul. Un autre pompier l’attend pour ce départ pas comme les autres. La descente ne prend que quelques secondes… Une dizaine tout au plus.
« C’est une intervention impressionnante » explique un homme resté au sol, « mais où chacun maitrise les bons gestes et pour laquelle toutes les précautions sont prises. De la mécanique de précision ! ».
Le voyage dans les airs s’achève, sans même un léger frisson du patient.
Dans l’ambulance, la deuxième équipe est là pour prendre l’homme en charge. Il peut enfin être transporté vers l’hôpital…

Ce type d’intervention, les pompiers y sont maintenant rompus avec la crise sanitaire. C’est devenu une routine du quotidien.
« Parfois, quand les gens nous voient arriver habillés en « cosmonautes », ils sont littéralement impressionnés. Et il faut bien évidemment les comprendre : ce n’est pas la représentation habituelle qu’ils se font des pompiers » explique Marc Gilbert, colonel des pompiers de la zone Val de Sambre, et ancien président de la fédération des pompiers. « Dans certains cas, ils ne comprennent pas que l’on prenne autant de précaution avant l’intervention proprement dite, mais nous devons nous protéger car nous sommes en première ligne ». De plus en plus souvent, ses hommes détectent une grande tristesse dans le regard des personnes chez qui les pompiers interviennent. « D’un côté, ces gens sont soulagés car nous venons les chercher pour les emmener à l’hôpital, poursuit Marc Gilbert, mais de l’autre, ils se disent que peut-être ils ne reviendront jamais chez eux… Ils craignent la solitude et l’isolement à l’hôpital ».

Un constat difficile à entendre mais qui arrive encore trop souvent. Alors les hommes du feu s’arment plus encore pour affronter cette crise sanitaire. Le colonel Gilbert se montre intransigeant avec les règles pour protéger ses hommes du virus.
« Nous devons prendre toutes nos précautions envers les patients bien entendu, explique cet homme qui a voué 45 ans de sa vie à sa carrière. Mais au sein de la caserne également. Nous travaillons dans des conditions draconiennes. Outre la distanciation sociale, le port du masque ou la prise de température, nous nettoyons plusieurs fois par jour les surfaces de contact, telles que les portes ». Un travail supplémentaire pour les hommes du feu. Heureusement, ils ont pu compter sur de nombreux dons venant d’entreprises. « Nous avons par exemple reçu énormément de quantité de gel hydro-alcoolique. Cela peut sembler dérisoire, mais c’est tout simplement réconfortant de constater que la population pense à nous ».

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Sur le trottoir du boulevard Piercot, à Liège, les passants regardent l’ambulance s’éloigner à toute allure vers les quais, en direction de l’hôpital. Le véhicule des pompiers emprunte le même chemin, toute sirène hurlante. Une autre intervention les attend, à une dizaine de kilomètres de là. Les passants échangent quelques regards timides, puis, le silence fait place au bruit nerveux des moteurs de voitures. La rue vient d’être rouverte.

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