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Et la mort dans tout ça ?

23 juin 2020
par  Béatrice DEMOL
( Demain, après le virus... , Presse écrite )

« Tu t’es embarqué, tu as navigué, tu as accosté : débarque ! » (Marc-Aurèle)

Jamais, dans l’histoire de l’humanité, on a pris autant de mesures collectives pour éviter la mort. Aucune crise sanitaire n’a connu une telle propagation de la peur, une telle anxiété, une telle panique. Finalement, au-delà des chiffres, des fautes et des manquements, mais aussi des considérations liées aux contextes, à l’hygiène des époques ou à la mondialisation de l’information, sur lesquels il est entendu qu’il faudra se pencher, n’est-ce pas notre comportement face à la mort qu’il faudra repenser ?

Elle était omniprésente, mais personne n’a voulu la regarder.

Elle s’est rappelée à nous mais personne n’a voulu l’interroger.

Elle faisait peur. On nous a demandé d’avoir peur d’elle.

Elle a voulu nous interpeller, nous ramener à la raison, nous expliquer qu’elle n’est que le témoignage de la vie, nous dire d’arrêter de l’étouffer, de la cacher dans des maisons-mouroirs, de l’enterrer en catimini, de ne pas en parler.

Elle aurait pu nous dire qu’au lieu de résulter d’un tri, elle aurait pu être l’aboutissement d’un libre-arbitre. Que nous ne sommes pas immortels, mais bien libres. Libres de nous accoutumer à elle.

Nous avons fait l’inverse. Depuis longtemps.

Tourner le dos à la mort

On a évacué la mort, on l’a extraite de la sphère sociale. Et même familiale puisqu’on meurt davantage dans les maisons de repos et les hôpitaux que chez soi, et que ce sont désormais des sociétés spécialisées qui s’occupent de tout pour décharger les proches de rites pourtant ancestraux.

On ne passe plus déposer une belle pensée chez le voisin dont le père est mort. On ne veille plus les défunts. On ne parle plus des disparus. On ne sait pas quoi dire à nos petits quand la mort survient -car aujourd’hui elle survient au lieu d’arriver. On n’accueille plus la mort, on la fuit. Les rites et les célébrations sont désormais minutés, on pense épargner les enfants en les tenant à distance, on a transformé l’évidence de la mort en événement tragique.

Cet incognito a été porté à son paroxysme avec cette crise. Ne pas toucher, ne pas prendre son temps, ne pas accompagner, ne pas partager. Une injonction à tourner le dos qui ressemble à la suite logique de notre attitude face à la mort.

Pourquoi ne peut-on plus mourir ?

Pourquoi ne peut-on pas se dire au revoir ? Pourquoi cela nous est-il devenu insupportable ?

Au point d’accepter ce qu’on aurait trouvé inacceptable en d’autres situations -amputer sa vie pour reculer sa (peut-être) mort.

Pourquoi la science est-elle devenue une nouvelle religion au point que nous n’acceptons plus la mort qu’à travers un accident, et plus à travers le chemin naturel de la vie ?

Plutôt que nous dire d’apprendre à vivre avec le virus, n’aurait-il pas fallu nous dire que nous devons réapprendre à vivre avec la mort comme partie de la vie -dont aucune distance sociale ne pourra nous soustraire ?

D’ailleurs, le terme même de distance sociale est emblématique d’un système qui pousse à s’éloigner de la vraie réalité, de l’évidence, de l’échange, des autres, de la solidarité, de l’empathie, de la vie comme de la mort —tout ce que cette crise a mis en avant.
Un système qui, en niant la mort, abandonne le sens de la vie.

Les risques de la vie

Dans la réflexion qui suivra cette crise, on peut espérer que le paradoxe d’une société qui œuvre à tout maitriser jusqu’à vouloir rendre l’humain immortel pensera à ne plus rendre obsolète toutes ses créations.

Que l’hymne à la nature qui berce les rêves d’avenir des nouvelles générations réservera un couplet à la mort comme fragment naturel.

Qu’on ne s’appliquera plus à occuper l’homme jusqu’à l’épuisement pour l’empêcher de penser à cette mort, de la préparer, de l’accompagner.

Car, sans cette peur hystérique de la mort, sans cette entreprise anxiogène, sans doute aurions-nous pu aborder cette crise autrement. Avec plus de sérénité.
On aurait refusé d’abandonner les vieux qui sont morts tout seuls ou de solitude plutôt que du virus juste « au cas où ».

On aurait élargi le spectre des investigations. En allant plus justement à la rencontre des plus touchés, des précarisés, des véritablement « à risque » - les vrais risques de la vie.

« Une société qui n’apprend pas à mourir toute sa mort n’est pas capable de vivre toute sa vie »

(Interview de Gabriel Ringlet, prêtre, écrivain, théologien)

Est-ce le virus ou la mort qui nous a dépassés ?

Durant cette pandémie, ce qui nous a « dépassé », c’est l’étroitesse du regard sur notre propre humanité. La vie a surtout été regardée à travers sa dimension biologique alors que sa dimension symbolique est tout aussi essentielle. En fait, pendant cette crise, on a tenté de protéger au maximum une seule dimension de l’existence alors que la mort frappait bien plus largement et continue d’ailleurs à frapper dans le silence des lieux les plus précarisés : cachez cette mort que je ne saurais voir !

On a préféré confiner, pour la première fois, des millions d’humains mortels plutôt que de regarder la mort en face.
Il faut pourtant parler de la mort, il faut en parler à temps, « tant qu’il fait beau », quand nous allons bien, quand nous sommes en forme, et en parler, notamment, avec les plus jeunes, y compris les très petits. Si la mort n’est pas une conversation ‘naturelle’ dès la plus tendre enfance, on sait comme elle peut nous laminer quand elle surgit. Et pas uniquement par temps de corona. Elle peut surgir brutalement, en quelques secondes : un suicide, un accident de la route, une rupture d’anévrisme. Raison de plus d’en parler avant... tant qu’il fait beau.

« La mort est en nous »

L’abandon des rites funéraires participe de ce déni de la mort ?

Pour bien accompagner, on a aussi besoin de rituels. Et cela nous ramène, bien entendu, à la crise du coronavirus où les rituels ont été réduits à leur plus simple expression, ce qui était parfois dramatique. C’est qu’à mes yeux, face à la souffrance et à la mort (mais pas qu’elles !), la célébration est un enjeu capital. Quelque chose d’essentiel peut s’y jouer, qui sera peut-être déterminant pour les proches et pour les amis. Célébrer, comme je tente de l’expliquer dans mon dernier livre, La grâce des jours uniques*, ce n’est pas d’abord une affaire de religion, mais une manière d’être au monde. Célébrer, c’est avec l’ici qui est là, de très ténu ou de très vaste, d’heureux ou de malheureux, et parfois désespéré, avec cet ici faire de l’au-delà comme dit Rainer Maria Rilke. Autrement dit, célébrer, c’est refuser de laisser les choses en l’état. On peut vivre sans célébrer, bien entendu. Mais pour soulever la vie, pour l’alléger, pour la porter plus haut et plus loin, nous avons besoin du rite. Il ne supprimera pas la souffrance mais il pourra éloigner la désespérance et faire place à la joie, là où, peut-être, on ne l’attendait pas.

Pensez-vous que cette crise doit mener à une réflexion collective sur la place de la mort dans notre société ? Comment pourrait-elle se mettre en place ?

Il me paraît important, au départ, de réaffirmer une chose toute simple, que nous oublions quelquefois : la mort ne vient pas de l’extérieur ; la mort est en nous ; la mort est une partie intime de nous-mêmes. « Ne laisse pas ta mort te tuer », s’exclamait le poète Jean-Claude Renard, « ne sois pas de ceux qui ne meurent qu’après leur propre mort ». Et Thérèse d’Avila qui était aussi poète répétait souvent, paraît-il : « Vivre toute sa vie, Aimer tout son amour, Mourir toute sa mort. » Je suis convaincu qu’une société qui n’apprend pas à mourir toute sa mort n’est pas capable de vivre toute sa vie.

Accompagner la mort dès l’enfance

Mais, comment mourir toute sa mort -et donc ne plus lui tourner le dos ?

Du bout des lèvres et en marchant sur des œufs, je risque une proposition qui tient en deux formules : devancer l’adieu et accompagner la mort.
Devancer l’adieu.
J’emprunte l’expression au romancier Jean Sulivan qui a consacré un livre à la mort de sa mère intitulé Devance tout adieu. « Ceux que l’on aime, dit-il, il vaut mieux leur dire adieu bien longtemps avant l’heure dernière, en pleine santé, pour les retrouver autrement, mieux. » Je voudrais être sûr que nous nous comprenons bien... Sulivan ne veut pas du tout donner mauvaise conscience à celles et ceux qui auraient ‘laissé partir’ un proche sans lui dire adieu. C’est beaucoup plus fondamental que cela. Devancer l’adieu, c’est une manière de vivre au quotidien, de s’alléger, c’est inviter les vivants à vivre encore plus intensément l’aujourd’hui de la rencontre. En d’autres termes, le véritable enjeu, c’est d’être vivant avant la mort.
Accompagner la mort.
Accompagner, c’est faciliter le passage. Et cela s’apprend, devenir passeur. Je voudrais même, personnellement, que cela s’apprenne dès l’enfance. Pendant des années, j’ai demandé à des enfants de douze ans d’accompagner avec moi, en hôpital, des personnes en train de mourir. Ils préparaient une chanson, un poème, un dessin, des fleurs. Je leur demandais de s’asseoir sur le lit et de prendre la main de la personne qui s’en allait... Je peux témoigner de deux choses : la joie grave vécue dans ces chambres et le souvenir très positif que ces enfants en ont gardé en grandissant. Vous comprenez donc pourquoi je trouve tout à fait fondamental que, dès le plus jeune âge, les enfants soient confrontés à la mort concrète. On peut faire souffrir un enfant en ne l’éduquant pas à la mort et surtout à sa propre mort lorsque celle-ci survient. Qu’on pense à Oscar et la dame rose d’Eric-Emmanuel Schmitt.

*La grâce des jours uniques, Eloge de la célébration. Edts Albin Michel

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