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El jeu d’fier tournaisien

30 juillet 2020
par  Adélie Brand
( Tout... sauf le virus ! , Presse écrite )

Créé il y a près de 200 ans, le jeu de fer symbolise l’âme des cafés tournaisiens. Un jeu qui se joue entre amis autour d’une pinte bien fraîche.

« Oh que c’est mal joué ! », « On a deux points ! », « Tu tapes ton fer trop fort ! », telles sont les phrases qui accompagnent une partie de jeu de fer. Dans les cafés de la cité des cinq clochers, une lutte acharnée se joue entre deux équipes de deux joueurs pour être la première à atteindre les vingt-quatre précieux points.

Le jeu de fer, c’est une affaire de précision, de force mais surtout d’observation. Poussé à l’aide d’un bâton, le fer suit une trajectoire qui s’accorde au galbe du bois. Un bois qui a vécu et changé au fils des ans. A cause de cette particularité, aucune table ne se ressemble, chaque courbe du fer sera différente d’un jeu à l’autre. Chez les joueurs aguerris, on dit que c’est une façon de tous jouer sur un pied d’égalité : « new table, new rules ».

Le jeu est constitué d’un plateau de bois d’une longueur d’environ trois mètres et une largeur de cinquante centimètres, avec sept broches métalliques positionnées à son extrémité. Le but du jeu : pousser des fers –des sorte de palets en métal- à l’aide d’un bâton afin d’atteindre la broche la plus éloignée du plateau.

Indissociable des cafés, le jeu fut créé par les tonneliers des brasseries lors de leur temps libre. Ainsi, chaque café partenaire d’une brasserie s’est vu offrir un jeu de fer.

Un jeu de fer est un objet précieux, certains ont plus de 100 ans. Il en existe environ quatre-vingt dans le tournaisis, tous ou presque sont exclusivement réservés aux membres de la fédération. Peu de cafetiers acceptent qu’un jeu soit utilisé par des néophytes, le risque d’endommager la table étant trop important. Au jeu de fer tout est question de courbes, un fer frappé avec un peu trop d’insistance, une trajectoire trop violente risquerait d’altérer le bois et par conséquence de modifier le jeu.

De générations en générations

Si vous demandez à un tournaisien comment il a découvert le jeu de fer, il y a fort à parier qu’il vous répondra que c’est son père qui lui a appris. Dès l’enfance, perché sur des casiers de bières s’il le faut, les tournaisiens apprennent à manier les bâtons et diriger les fers. « J’ai appris à quatre ans, mon papa me portait dans ses bras pour que j’atteigne la table », peut-on entendre au détour d’une conversation lors d’un tournoi au café Régina, à deux pas de la gare de Tournai.

Pour Michel Merchez, c’est aussi une histoire de famille. Dans les années 80, avec ses deux frères, ils construisent cinq jeux de fer. Près de quarante ans plus tard, les frères de Michel ne sont plus là mais son désir de confectionner à nouveau cet objet est toujours bien présent.

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Michel Merchez s’entraine.
© Adélie Brand

En septembre 2019, c’est avec l’aide des membres de l’Etap’Atelier que le président de la fédération de jeu de fer tournaisien se lance dans l’aventure.

Cet atelier de petite menuiserie fréquenté par des adultes hébergés en maison d’accueil était l’endroit idéal pour une telle construction. Michel Merchez y a apporté son savoir-faire, les ouvriers leur compétences et leur maîtrise des outils pour travailler le bois.

Au terme de six mois et deux mille heures de travail, un nouveau jeu de fer voit le jour en février 2020.

« Quand j’ai monté les cinq en 1980 c’était personnel, mais ici avec des gens que tu ne connais pas c’était différent. J’ai tout de suite sympathisé avec le chef d’atelier et les gens qui travaillent ici, c’était une très bonne ambiance, c’était un régal pour moi de donner des conseils », nous confie Michel lors de l’inauguration du jeu.

L’aventure fut un succès à tel point que trois autres jeux ont déjà été commandés. Le directeur de la maison d’accueil l’Etape, Quentin Ervyn, s’en félicite. « On a aussi envie de le produire pour la symbolique. Permettre à des personnes exclues de prendre part à la construction d’un jeu qui participe à l’identité de Tournai. Notre maison d’accueil est au centre de Tournai, on veut que ces personnes y aient leur place, et donc en travaillant sur un jeu typiquement tournaisien, on pense que ça participe à leur réinsertion et au sentiment d’être tournaisien. »

Quarante-sept ans de tournois

Une fois par an, au mois de septembre, le tournoi de la ville réunit tous les joueurs de la région. Si la compétition ne compte pas dans le championnat, c’est celle que tous souhaitent remporter, la plus prestigieuse. Un tournoi qui a lieu à la Halle au Draps, en plein cœur de la Grand-Place de Tournai. L’événement est ouvert à tous et il n’est pas rare que des curieux poussent les portes pour découvrir ce jeu si atypique. « C’est une nécessité, non seulement pour les joueurs aguerris qui font partis d’une société, mais aussi pour les joueurs non affiliés qui peuvent participer à ce genre de tournoi pour s’initier au jeu de fer. Nous avons chaque année des étrangers qui participent, des chinois, des italiens, des français qui venaient nous interroger sur ce jeu. », nous explique André Bourgeois, vice-président de la société « les Amisses du fier ».

Au jeu de fer, autour d’une bière, l’esprit est taquin et bon enfant, un univers majoritairement masculin mais où les femmes commencent à s’imposer, et jouent d’égal à égal avec les hommes.

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