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Écrire pour exister

29 juin 2021
par  Aliénor Debrocq
( Le virus de l’art , Presse écrite )

Femme de théâtre et de mots, Céline De Bo fait écrire les ados : elle nous raconte son expérience vibrante menée en ligne et en écoles depuis le premier confinement...

Au cours de son adolescence, Céline De Bo découvre l’écriture de théâtre, qui lui procure un vrai bouleversement : « Écrire m’a permis de grandir et d’évoluer. Je n’étais plus seule avec tous ces mouvements à l’intérieur de moi, je pouvais aborder des sujets que je n’osais pas évoquer à la maison ou en classe. En faisant du théâtre, et en mettant nos mots sur scène, j’avais l’impression de participer à l’évolution de la société. » Après un premier prix en art dramatique au Conservatoire royal de Bruxelles en 2005, elle s’oriente progressivement vers l’enseignement et l’animation d’ateliers d’écriture auprès des jeunes : « Quand j’ai monté ma première pièce, Fragments d’Histoires Oubliées, parue aux éditions Lansman en 2014, j’ai rencontré un grand écho auprès des adolescents ; on m’a demandé d’animer des ateliers d’écriture autour de la pièce dans des classes de l’enseignement secondaire. J’ai senti qu’il y avait là une rencontre importante qui se jouait » raconte-t-elle. En 2018, elle retourne sur les bancs de l’école pour un Master en pédagogie des arts du spectacle à l’UCL, avec un mémoire qui portait sur l’écriture théâtrale et les ados : « J’ai tout remis à plat pour réfléchir ma pratique jusqu’alors intuitive. » Quand la pandémie démarre, en mars 2020, Céline De Bo est occupée à terminer l’écriture d’un livre sur le sujet : « Le Grand Lab-Mots – Manuel pratique pour expérimenter l’écriture théâtrale avec les ados » (Ithac/CED). Elle y défend la nécessité de faire écrire les ados, qui traversent une période de transition unique dans leur construction et leur développement – en plus de grandir dans un monde en plein bouleversement. Là-dessus, les écoles ferment pour de longues semaines : « Ça a été un moment-clef de rencontre entre l’actualité et cet ouvrage en devenir ! Je me suis posé la question de la place que je souhaitais occuper dans la société à ce moment précis de l’Histoire, et la réponse est venue d’elle-même : faire écrire les ados. » Le temps de la fermeture des écoles, elle lance alors des ateliers d’écriture libres, sur les réseaux sociaux, qui rencontrent un grand écho auprès des jeunes : « Au départ, je voulais juste contacter les écoles pour leur partager mes outils, et ils ont spontanément proposé de servir de relais. Alors j’ai fait deux vidéos chaque lundi à 14h et ça a fait tache d’huile. Je m’engageais à lire tous les textes des jeunes. Suite à mes retours personnalisés, j’échangeais en ligne avec eux. Ça leur faisait du bien d’avoir ces échéances, cette liberté, de sortir un peu de l’actualité en allant vers l’imaginaire. » En septembre, avec la parution du livre, ses ateliers dans l’enseignement secondaire gagnent en popularité et son téléphone n’arrête plus de sonner : « Je recevais des appels d’écoles, de professeurs, de médiateurs culturels qui me demandaient de venir animer des ateliers dans leur classe. Toute cette année scolaire, je n’ai pas arrêté – malgré les contraintes, les changements de régimes permanents, les horaires fluctuants... Tous, nous avons bataillé sans relâche pour construire et maintenir ces ateliers en présentiel dans les écoles, avec les élèves fidèles au poste – même ceux en décrochage scolaire ! »

Des bulles d’oxygène

Au cours de cette année scolaire si particulière, ces rendez-vous se sont révélés essentiels – même si ce mot est désormais galvaudé. Le cadre de bienveillance instauré par Céline De Bo a permis une vraie respiration pour les participants et leurs professeurs – peut-être davantage que l’écriture elle-même –, leur offrant la possibilité d’exposer et de déposer leur fragilité, leurs émotions, leur stress et leur fatigue, aussi bien chez les ados que les personnes les encadrant. « Au cours de ces rendez-vous dans les classes, quelque chose nous a tous dépassés. Bien sûr, j’étais déjà convaincue de la nécessité de faire se rencontrer l’écriture et les ados, mais cette fois c’était encore différent : je n’avais jamais ressenti mon métier d’animatrice comme étant aussi essentiel – je n’aime plus trop ce mot mais je n’en trouve pas d’autre. » Intervenant principalement à Bruxelles, dans le Brabant wallon et le Namurois, de la 3e à la 6e secondaire, Céline a fréquenté un grand nombre d’écoles secondaires de l’enseignement général, au sein des cours de français, de morale ou de citoyenneté. Une démarche portée par différentes associations : Ithac, Pierre de lune, La maison de la poésie à Namur, parfois les écoles elles-mêmes. Ces bulles d’oxygène créative ont rendu le sourire aux jeunes concernés : « Je me souviens d’une prof qui avait les larmes aux yeux parce qu’elle réentendait ses élèves rire et collaborer ! Tout au long de l’année, parfois des mois après être intervenue, je recevais encore des mots pour me remercier et me dire à quel point ça avait été salvateur de faire une pause et de penser à autre chose. » Pourtant, il n’est pas encore acquis dans les mentalités que faire écrire les ados est une opération gagnante...

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© Olivier Charlet

Construits en série, jamais isolés, les ateliers animés par Céline n’ont jamais posé frontalement la question de l’actualité. « J’ai travaillé sur des thématiques comme l’amour, le silence, nos espaces de liberté, de joie... Mais les émotions étaient au rendez-vous et le confinement, souvent présent entre les lignes. Je n’attaque jamais les sujets frontalement. Si je veux parler de liberté, j’associe cela avec la joie, l’humour. Je reste toujours dans une dynamique artistique, de déplacement ou de mise en situation, pour que les jeunes puissent déplacer créativement leur propre matière et ne pas se sentir forcé de plonger dans l’intime. » Même s’il ne s’agissait pas d’écriture de théâtre à proprement parler, Céline restait fort dans l’oralité, avec une mise en voix possible : « J’allais parfois vers le dialogue, le slam ou la poésie : ça sort comme ça sort, je ne veux rien empêcher formellement. »

Se reconnecter à la joie

De rencontre en rencontre, Céline a réalisé à quel point ces jeunes possédaient une maturité incroyable : « L’un d’eux continuait à mettre ses chaussures même quand il restait chez lui la journée. Une autre utilisait son railpass pour aller à la mer, garder un lien à l’espoir. » Autant de repères, de pépites dans un monde confiné, où s’occuper de ses frères et sœurs plus jeunes, payer les factures, stresser face aux responsabilités des adultes et à la peur de manquer d’argent si un parent perd son emploi sont monnaie courante : « J’étais étonnée de découvrir leur hyper-conscience face aux quarantaines, à l’impact qu’elles avaient sur le budget du foyer. Les gens ont souffert, ils sont fragiles, ça va laisser des traces. On a tous besoin de se reconnecter à la joie, de rire, de collaborer. »

Au fil des séances menées avec chaque groupe, il s’agissait toujours d’écrire, mais aussi et surtout d’être ensemble, d’œuvrer à remettre en confiance les jeunes : les écouter, les regarder. « C’était à chaque fois comme partir en vacances pendant 2h ! » Y compris pour les profs esseulés, qui ont trouvé dans cette expérience un soutien et un renfort inespérés, ainsi qu’un lieu bienveillant où déposer leurs doléances. Côté ados, pas d’absentéisme ni de retards, à la grande surprise de l’animatrice, frappée par leur engagement : « J’entendais parler de nombreux cas de décrochage mais les élèves venaient quand même pour suivre mes ateliers. J’ose faire des généralités car ça s’est vérifié sur des centaines de cas cette année ! Et cela me donne encore plus envie de m’engager dans l’art à l’école ! » Étonnamment, il n’y a pas eu chez ces jeunes le désir que leurs textes soient publiés ou diffusés : « C’est moi, en tant qu’adulte, qui ai eu besoin que ce projet soit entendu et reconnu par la société. Je voudrais laisser une trace de l’invisible et l’indicible si forts rencontrés cette année. Je ne voudrais pas me contenter de passer à la suite sans relater ce qui s’est vécu collectivement. Voilà la raison de ma démarche : raconter toute l’humanité décuplée de ces ateliers. » C’est toute cette humanité partagée avec les professeurs, les médiateurs et les élèves qui lui a donné la force d’avaler ces kilomètres, semaine après semaine, pour aller à leur rencontre : « Toute personne qui a donné des ateliers artistiques dans un cadre scolaire cette année sait à quel point c’était primordial et inédit comme expérience. De vraies bulles d’oxygène, de joie, de vie – comme une denrée rare ! » Une rareté reconnue par les ados, reconnaissants qu’on leur ait accordé ce moment si particulier ; qu’ils aient pu écrire ensemble des histoires, et partager des rires...

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