JOURNALISTE FREELANCE.BE Le site des journalistes indépendants

Des boîtes à chaussures remplies de solidarité

1er février 2021
par  Sophie Mignon
( Le virus de la solidarité , Presse écrite )

C’est l’histoire d’un petit geste fait par un homme qui n’avait rien, pour ceux, comme lui, dans le besoin. D’une échoppe assortie de conserves, de café instantané et de couvertures, montée de meubles de récup à l’arrière de la gare de Namur. Et de tous ceux qui s’y arrêtent. C’est une belle histoire de boîtes à chaussures et de cougnous, où la solidarité fait boule-de-neige et apporte un peu de chaleur à quelques jours de la fin d’une année faite de « distanciation sociale » et de « gestes barrières ».

Il arrive essoufflé, derrière son masque. Caisse en plastique alourdie par des boîtes métalliques de café instantané et de cappuccino en poudre, catogan de cheveux poivre et sel, polar bordeaux et veste marron. Jean-Luc pose sa charge sur le secrétaire qui lui tient lieu de stand. Il fait froid, l’endroit est sombre, glacial, un brin glauque aussi. C’est que son échoppe solidaire, l’homme de 35 ans la tient aux pieds des escalators, très souvent en panne, qui mènent à la gare de Namur. Mais pas côté ville, côté Bomel, ce quartier pauvre, connu pour son abri de nuit, sa prison, ses associations d’aide aux démunis mais aussi ses abattoirs devenus centre culturel.

Sous les murs de carrelages noirs, Jean-Luc et ses collègues ont installé tout un petit salon de bric et de broc : une étagère de métal et de rouille, un canapé blanc usé, quelques chaises en bois, un divan sans coussin, deux tables… Chaque jour, ils ouvrent le stand à midi. Ils proposent du café aux sans-abri et à ceux qui cherchent un peu de chaleur et un brin de conversation. Ils offrent des couvertures aussi, des vêtements et des vivres aux familles qui en ont besoin. Aujourd’hui, Josiane, venue aider, comme d’habitude, expose sur l’étal des Smarties, un sachet de biscuits alphabets, un bocal de haricots, une bouteille de limonade entamée, quelques biscottes, de la compote. Petits trésors enfermés dans un trolley. Des petits riens tout droit sortis des garde-manger des gens ou achetés grâce à quelques euros de dons ou de manche.

Aider en retour

Au départ, c’est ça. Juste ça. Xavier, sans-abri lui-même, ouvre un petit comptoir d’échange à l’entame de l’automne. Il achète quelques victuailles, en reçoit parfois et, sans autorisation de vendre, ni d’afficher des prix, les donne ou les troque contre des couvertures ou du café. Jean-Luc le rejoint par solidarité. « Comme cela fait quinze ans que je suis dans le milieu du sans-abrisme, j’ai voulu aider. » Josiane aussi. Elle s’ennuie seule, dans son appartement. « Il n’y a rien à faire, à part regarder la télé. »

JPEG - 420.3 ko
© Christian Delwiche

Jean-Luc Dyncke a connu la rue à 18 ans. « Je m’en suis sorti, j’ai fait un sacré bout de chemin », raconte-t-il. « J’étais en internat parce que mes parents ne savaient pas s’occuper de moi. Ça ne se passait pas comme je l’entendais et j’ai décidé de partir. Mais mes parents ne savaient pas m’entretenir. Ils avaient un petit appartement. Mon père buvait et était agressif. Ma mère n’était pas bien non plus. Très vite, j’ai quitté l’appartement familial. J’ai commencé à vivre dans des squats à Bruxelles. Il y a des personnes qui m’ont aidé, d’autres qui m’ont descendu. » Jusqu’à la rencontre avec un éducateur de rue et des associations qui, « de fil en aiguille », lui ont permis de retrouver un logement et de s’en sortir.

Quinze ans plus tard, il aide à son tour, en donnant de son temps, en parlant avec les sans-abri et les plus démunis, en leur fournissant l’essentiel. Dans cet endroit aux recoins sombres et aux odeurs nauséabondes où les passants ne s’attardent généralement pas. « Les premières semaines, c’était dur, les gens ne savaient pas qu’on existait. » Et puis, de semaine en semaine, le stand s’est garni de gourmandises et de belles choses. Des fruits, des livres, des chocolats, des pâtées pour les chiens compagnons des SDF, des viennoiseries, des pâtes chaudes, des muffins faits maison.

Des boîtes de Noël par milliers

Grâce à Sophie, surtout. Un jour où elle n’a que quinze euros en poche, elle achète des petits pains mous, du jambon, du fromage, des chips, de l’eau, elle fait de la soupe, elle distribue ces repas. Des en-cas improvisés avec trois fois rien. Mais qui signifient pourtant tellement pour « ceux qui n’ont même pas un euro en poche pour se nourrir », souligne Sophie Gustin. C’est à ce moment-là qu’elle croise Xavier.

La jeune femme de 25 ans lance une page Facebook. En cette période de crise sanitaire devenue aussi économique, où les Restos du Coeur ne vendent plus leurs plats qu’à emporter et où de plus en plus de personnes sombrent dans la précarité, ils seront « les Anges de Namur ». Et offriront tout à fait gratuitement ce dont les gens ont besoin.

Messages, dons, colis alimentaires… En quelques jours, le petit geste solidaire de Sophie devient un élan de générosité généralisé. A tel point que son appartement est devenu trop petit pour stocker les vivres et qu’elle doit faire appel à ses voisines. Jean-Luc aussi met son logement à disposition.

A l’approche des fêtes, la bénévole, maman seule d’une petite Zoé, invite tout le monde à confectionner « des boîtes de Noël » pour les plus démunis. En rassemblant dans une boîte à chaussures « un truc chaud, un truc bon, un produit d’hygiène, un loisir, un mot doux et ce que vous voulez, un cadeau, un jouet ». En indiquant dessus si elle est destinée à un homme, à une femme ou à des enfants. Et en venant le déposer chez elle et ses voisines.

A quelques jours de la Saint-Nicolas, une école livre des jouets pour enfants tandis que les élèves d’un centre de formation préparent des cougnous. Des personnes se signalent à Dorinne, Andenne, Suarlée, Libin, Naninne, Libramont et donnent leurs adresses pour collecter ces paquets solidaires aux papiers-cadeaux colorés, dorés, ornés de motifs et de bonshommes de Noël. Une trentenaire de points-relais naissent spontanément, en province de Namur et ailleurs. Les cadeaux sont redistribués à des associations pour personnes isolées et femmes battues, des orphelinats, des homes, explique Sophie Gustin.

Mais derrière la gare, il semblerait que l’échoppe attire les convoitises. Et les bénévoles deviennent cibles de menaces. L’un d’eux aurait été agressé par une bande de jeunes. « Pour une boîte de galettes », glisse Josiane. L’association interpelle le bourgmestre sur les réseaux sociaux et espère un geste, un local, un endroit sûr pour stocker, accueillir et distribuer. Au cabinet de Maxime Prévot, on assure n’avoir reçu aucune demande en ce sens : « Rien d’officiel ». Sophie doit maintenant adresser un courrier officiel à la Ville de Namur.

En attendant, l’échoppe se garnit encore et toujours. Avec, ce mardi, des boîtes de Noël, des vêtements, de la soupe à l’oignon, des avisances et des rochers à la noix de coco, rassemblés et confectionnés par une classe de quatrième secondaire. Les colis de Noël soigneusement et joliment emballés sont acheminés vers des associations et offerts à de nombreuses familles. Et Jean-Luc tient à tenir le stand et à être présent chaque jour. Pour « redistribuer de la joie et de la chaleur aux autres SDF ».

Partager :