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Culture masquée

13 août 2020
par  Eric Angelini
( Le virus de l’art , Presse écrite )

Et la culture ? Nib. Elle en prend plein la figure. Notre bulle (de deux personnes) en eut marre des lieux confinés et décida de s’aérer les méninges en allant à Colmar. Colmar ?

Pas le restaurant de Sint-Denijs-Westrem, ou celui d’Aartselaar, ni ceux de Wesenberg, Oostakker, Courtrai, Grand-Bigard (lesquels vous proposent pourtant en take away pour 15 euros 95 un appétissant Cheddar Burger Authentique XXL plein de majuscules et de cholestérol – sa pomme de terre en chemise à la crème ciboulette participera au raout pour un misérable euro 95 de plus). Non, nous parlons de la ville de Colmar dans le Haut-Rhin, région Grand Est, Alsace, France. C’est à cinq heures de voiture calcule Google, à répartir sur 480 kilomètres avec passage enchanté entre les branches de l’Arc Majeur de Bernar Venet, tout près de Lavaux-Saint-Anne (section de Rochefort, province de Namur, Wallonie, Belgique). En train ça irait chercher dans les huit heures et demie avec correspondances lunaires… (Lille ? Roissy ? Strasbourg ?)

Pourquoi Colmar ? Son sympathique musée du Jouet peut-être ? Non. Son quartier de la Petite Venise ? Non plus. Son musée consacré à Bartholdi, natif de la ville et célèbre sculpteur de la Statue de la Liberté (éclairant le monde, les pieds bien au sec sur son île, dans la baie de New York) ? Pas plus (on retrouve pourtant Viollet-le-Duc et Gustave Eiffel au casting des 93 mètres de cette merveille). La Maison aux raisins peut-être, de l’architecte Eudoxe Grégoriady, avec ses pierres de taille et ses fers forgés art nouveau ? Ou la collégiale Saint-Martin ? Non et non – encore raté, caramba. Alors quoi ?

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Mais d’abord, pourquoi la voiture ?

Parce que la voiture, c’est la liberté (éclairant l’asphalte). Parce que notre Renault Modus, du haut de ses 153 mille kilomètres, n’a jamais eu peur de rien : ni tique à pattes rayées, ni pangolin qui traverse sans regarder (les chauve-souris), ni moustique tigre porteur de dengue. Un peu des pompistes – mais où sont les pompistes, aujourd’hui, sinon bien à l’abri derrière leurs masques et leurs caisses blindées, cernés de cloisons en Plexiglas, scrutés par de bienveillantes caméras, battus par les vents de l’air conditionné ? Certes, la pause casse-croûte reste un souci pour qui avale du bitume. Les vitrines réfrigérées desdites stations-service ne montrent aucun régiment de fromages blancs qui ferait la guerre au camembert – plutôt le triomphe sur toute opposition des baguettes molles thon-mayonnaise et du tramezzino étouffe-chrétiens.

La foire aux vins d’Alsace, peut-être ? Ou le Musée Unterlinden ?

Voilà, bingo. Lequel venait de rouvrir alors que la Belgique était toujours fermée à double tour – du moins ses temples laïques de la culture. Nous n’y avions jamais mis les pneus, à Colmar. Et voulions y admirer, outre le Matthias Grünewald, l’extension due aux architectes Herzog et de Meuron (laquelle évoque de l’extérieur un hangar pour dirigeables protestants, why not ?)

Nous nous présentâmes donc tôt à l’ouverture (nous avions dormi dans la Renault – pardon, dans un Airbnb minuscule près de la gare) sans mesurer immédiatement l’impact du virus sur le fonctionnement des musées. Une file de six personnes. Trois couples, en fait. Tout le monde est bien espacé. Le plus jeune de la bande doit avoir 65 ans. Il porte non un, mais trois masques (le réglementaire sur le visage, plus un à chaque coude, en réserve : combien dans le vieux sac banane siglé Neckermann ? Et pourquoi rien autour des genoux ?) Idem pour Zorro, le vigile, qui ne déparerait pas dans la garde noire de Trump. Et pareil pour le personnel de caisse qui nous rappelle quelque chose (bunker de Plexiglas, caméras, écrans, clim’ – ne manquent en effet dans ce nid d’aigle que des sandwiches gris en forme de triangle et de la sans-plomb). Tout prend des plombes (justement). Car le visiteur qui n’est plus trop jeune, c’est-à-dire tout le monde, entend mal ce qu’on lui dit – surtout quand on le dit à travers une demi-cagoule triple épaisseur et qu’on lui tourne la tête. Paiement sans contact avec gants nitrile. Gel. L’audioguide est désinfecté ? Oui Monsieur. Vous êtes sûr ? Oui Madame. Vestiaire. La clef du casier est désinfectée ? Oui Madame. Vous êtes sûr ? Oui Monsieur. Fléchage au sol incompréhensible, petit plan des lieux tenu à l’envers, les sacs banane hésitent et vacillent. Vous m’avez rendu ma carte de crédit ? Oui Monsieur, vous ne l’avez pas lâchée. Des gratifications seraient dévolues aux seniors en groupe ? Pardon, que voulez-vous exactement ?!

Nous avons donc largement le temps de grimper six fois aux rideaux, de planter un drapeau au sommet, tout en haut dans les tringles, et de faire des selfies. Nous redescendrons au camp de base à l’annonce d’un changement météo – orages en vue dit Zorro, et la caisse 2 est libre. Le retable d’Issenheim se situe heureusement dans les tréfonds d’un labyrinthe de salles et de couloirs, lequel nous court-circuitons finement : avez-vous noté que les musées disposent toujours leur trésors de manière à vous promener dans toutes les collections – même les moins intéressantes, genre élevages de poussières (nos excuses à Duchamp et Man Ray) ?

Et là, c’est le choc. Toute la chapelle est pour nous. Silence de catacombe. Christ se tordant de douleur, étonnamment résigné. L’étudiante en art badgée comme il faut qui surveille les lieux. Laquelle abandonne WhatsApp un instant pour sourire en voyant notre ébahissement – du moins ses yeux sourient-ils, au-dessus du masque, pendant que les nôtres s’écarquillent de stupeur. Car ce crucifiement est pour mourir (et ressusciter). « Le mot convient mieux que crucifixion, nous murmure le catalogue vivant (c’est la fonction floquée sur le T-shirt vert de la jeune fille), car les souffrances du Christ sont manifestes – c’est un supplice ». En effet, merci. Nous nous éloignons, faisons le tour des onze panneaux en tilleul, sidérés par les mains représentées, les doigts crochus de Jésus, sa peau blême, le coup de mou de sa mère qui s’évanouit et semble emportée dans une dernière valse. Il faut dire que la vision est effrayante, le corps martyrisé du fils, cage thoracique creusée, plaies, mauvais périzonium souillé lui ceignant les reins, pieds qui flottent sur un clou – et du sang partout. En revanche, pour le verso du Golgotha, l’artiste a pris son élan après un bon shot de LSD : la sortie du tombeau est un grand flash de couleurs, le Christ rayonne comme Superman, exhibe ses stigmates avec joie, dresse ses paumes perforées au laser – tandis que les témoins, éblouis, rampent sur le sol sans oser lever un cil… C’est un maelstrom qui sent bon son ergot de seigle – et tout finit (trop) bien.

Car les six seniors qui nous avaient précédés à la caisse finissent par arriver (la Crocs, quel que soit le modèle, pousse un petit cri sui generis). Leur errance au hasard dans la chapelle et l’avalanche de photos qu’ils prirent nous chassèrent des lieux. Nous visitâmes absolument seuls le reste des (splendides) 8000 mètres carrés du musée – puis la Renault nous refit passer par les bras de Venet, à Lavaux-Saint-Anne (section de Rochefort, etc.)

Nous serons marqués longtemps par certaines images, comme les démons agressant saint Antoine, peints à la manière de Bosch. Et les quatre christs d’Adel Abdessemed nous reviendront en mémoire : vus à Beaubourg il y a quelques années, faits de barbelés tranchants comme des rasoirs, ils rendaient hommage au crucifié original. Le jeu de mot du titre de l’œuvre, Décor/des corps, me hante désormais car il résume bien le spectacle mis en scène ici – et dans les collections de François Pinault, le collectionneur/acheteur final.

Avons-nous prié face au retable d’Issenheim ? Demandé, comme il y a cinq siècles, que cesse la peste de feu due au claviceps (c’est le champignon parasite de l’ergot de seigle, justement, lequel provoque d’insupportables sensations de brûlure, rétrécit les vaisseaux sanguins, vous nécrose les membres avec patience et donne des hallucinations) ? Que le Sras-Cov-2 ne tue plus, oui. Qu’il n’effraie plus. Qu’il dégage fissa. Que la culture reprenne ses droits, rouvre les salles de concert, les théâtres, les cinémas, les galeries, les musées, les bibliothèques – mais surtout les visages.
(Des pompistes aussi).

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