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Christine Aventin : « Lutter est une joie et les moments de victoire sont d’une telle puissance »

12 juillet 2021
par  Audrey Vanbrabant
( Le virus de l’art , Presse écrite )

“Il est impossible à résumer ce livre”. Christine Aventin lâche, enfin d’interview, LA phrase qui met la pression. Comment vais-je pondre une chronique littéraire sur un bouquin qui ne se récapitule pas ? On parle ici de FéminiSpunk, une sorte d’essai féministe qui part du personnage de Fifi Brindacier. Je dis « essai », parce qu’il faut bien essayer de vous le décrire en commençant quelque part. Mais je sais aussi que son autrice n’aime pas qu’on l’enferme dans une case. Reste que ma mission est de vous donner envie de le découvrir. Et pour ça, il faut bien que je vous le raconte un minimum. Que je le dompte finalement.

Depuis sa sortie, FéminiSpunk a souvent été résumé au revival de Fifi Brindacier. Ce personnage phare imaginé dans les années 40 par la Suédoise Astrid Lindgren et mis à l’écran quelques dizaines d’années plus tard. Fifi Brindacier était une punk. Elle était même la première FéminiSpunk – spunk étant un mot inventé par la fillette et traduit hasardeusement warou (pourquoi ?!) en français. On pourrait croire à un manque d’attention de la part des traducteurs.trices francophones, mais lorsque l’on sait que, des trois volumes en suédois, il n’en restait plus que deux, on se dit qu’il y a quand même une affaire de censure derrière… Parce que Fifi ne colle en rien à la petite fille docile qu’on vend à tout va dans la littérature jeunesse (je voudrais dire « de l’époque », mais force est de constater que l’erreur est encore faite aujourd’hui). Pipi Långstrump vit sans parents, a une force surhumaine, des manières bien à elle et un vocable à clouer le bec à plus d’un agent de police. Sa réalité ne tient qu’à son imagination et son quotidien est bien loin de celui des enfants de son âge. Hors de question pour la maison d’édition française Hachette et sa collection Bibliothèque rose illustrée de laisser une telle fanfaronne exister en l’état dans l’imaginaire des enfants. De punk, il ne lui restait plus grand-chose.

Brindacier un départ, mais pas une fin en soi

Mais si je vous résume FéminiSpunk à Fifi, je me trompe et faillis à ma mission. Et puis, ça ferait aussi de moi quelqu’une qui n’a pas tout compris au message, je pense. Si elle en est la porte d’entrée, elle n’en est pas le message. Dans cet ouvrage, Christine Aventin ouvre la voie au féminisme punk. « Je voulais que celles et ceux qui souhaitent s’y intéresser voient ce texte comme une porte d’entrée. » À bord de son bulldozer littéraire, l’autrice y va franco et propose un ouvrage mi-théorique, mi-récit personnel. Si le texte est parfois compliqué à suivre tant Christine Aventin s’aventure là où on ne l’attend pas, FéminiSpunk reste une nouvelle pièce (belge) solide à une théorie féministe de plus en plus fournie et partiellement remise en question par l’autrice. « Et de comprendre, alors, pourquoi l’histoire du féminisme nous a perdues en route. L’histoire du féminisme, c’est comme un musée qui interdit toute visite libre et t’impose des guides, formées, cooptées et payées par l’institution », écrit-elle.

Si seul son nom figure sur la couverture, Christine Aventin le martèle : cet ouvrage est le fruit d’une réflexion collective. En réalité, lequel ne l’est pas ? En plus de mentionner toutes les autrices dans le générique, elle leur laisse une place de choix tout au long du texte. Ainsi, les co-autrices s’invitent à différents endroits pour ponctuer, alimenter, challenger, interroger Christine et ses réflexions. Là réside la plus belle intelligence de FéminiSpunk. On ne le dira jamais assez : le diable est toujours dans les détails.

Après une courte revue de presse, je remarque que plusieurs critiques ne retiennent que votre analyse du personnage de Fifi Brindacier. Comment l’interprétez-vous ?

Christine Aventin : Ca fait presque un mois que FéminiSpunk est sorti et je vois deux axes qui se dessinent. Il y a les personnes qui lisent le bouquin, comprennent qu’il est politique et que Fifi n’est qu’un prétexte. Et les autres qui n’y voient que la Fifi mania/revival et l’occasion de faire renaître une icône du passé. Rien n’a été écrit sur le féminisme punk dans les canaux de diffusion mainstream. Si vous tapez ces deux mots dans Google, tout ce qui en ressortira c’est la musique undergound punk aux États-Unis dans les années 90, mais rien sur la philosophie féministe à la punk. La raison est simple : ces milieux fuient la pensée dominante comme la peste par peur que les médias le réduisent et en épuisent la dimension politique. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai amorcé mon texte avec Fifi. Mais d’un autre côté, si personne n’ose s’aventurer sur ces territoires, comment tu fais pour entrer dans ce milieu ? Moi j’ai vécu 20 ans sans savoir que mes idées étaient partagées par d’autres. C’est le dilemme du texte.

C’était important pour vous de laisser des traces de ce travail collectif ?

Si je ne me trompe pas, auteur et autrice ont la même racine qu’autorité. Rien que ça, c’est antinomique avec le féminisme punk et avec ce que je voulais faire. Et puis, personne ne bosse tout seul.e. Même quand tu écris un roman, il y a toujours des relectures, les conseils d’un.e éditeur.trice, mais il ne reste généralement aucune trace de ce travail. Aussi, la posture de l’écrivain.e m’agace. Ce génie individuel, c’est un mythe. Dans le milieu artistique, scientifique ou autre, on est traversé.es par énormément d’influences. C’est là l’intérêt du générique, je voulais mettre sur le même pied d’égalité mes ami.es que les sources plus traditionnelles qui m’ont servie. C’était important de rendre tout le monde visible et de casser cette posture romantique et datée de l’autrice. Ce n’est pas honnête de faire croire que tout vient de soi, c’est de la réappropriation.

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© Éditions Zones

Comment faire pour qu’un texte théorique soit compris de toutes et tous ?

C’est beaucoup de boulot. Cette idée selon laquelle, pour faire preuve de sérieux il faut forcément être compliqué, ça m’énerve. Les lecteurs et les lectrices sont mis.es dans une posture d’humilité et d’incompétence. Ca perpétue le mythe des expert.es et le reste du monde. C’est aussi ça l’importance de faire relire ton texte par plusieurs profils différents. Il faut s’entourer de personnes qui sauront te mettre en difficulté sur les mots que tu utilises et la manière que tu as d’apporter l’information. Et je pense que mon texte en lui-même n’est pas suffisant, il faut lire, regarder et écouter les différentes notes de bas de page que j’insère pour avoir une vue d’ensemble. Il est de bon ton d’aller puiser dans les théories des grand.es penseur.euses, mais aussi de faire entendre les autres.

Vous dites dans FéminiSpunk que cet ouvrage sera le dernier, et puis finalement votre recueil de poèmes Scalp sort en mai. Quelle relation entretenez-vous avec l’écriture ?

C’est compliqué, c’est sûr. Scalp m’a surpris. Ca m’amuse d’être là où on ne m’attend pas. Dès qu’on pense que je suis romancière, j’écris une pièce de théâtre. Du coup, j’ai des commandes et là, paf, j’écris un essai. Je n’avais pas encore écrit de recueil de poèmes. Il faut savoir que ce bouquin qui part de Fifi était d’abord une commande d’une maison d’édition qui, au bout de 30 pages, m’a envoyé un mail pour me dire que c’était trop énervé, trop radical. Je me suis retrouvée avec ce texte bien entamé. Et je dois avouer que je ne commence pas grand-chose, mais je vais au bout de tout. Donc je l’ai terminé et puis je me suis dit que Zones était le meilleur éditeur politique pour le publier. J’ai débarqué dans le milieu littéraire par erreur avec mon roman Le cœur en poche. Ca a fait un tapage médiatique et mise dans une posture compliquée. Ensuite, j’ai mis 30 ans à cesser d’être cette autrice et à chercher des portes de sortie. Je ne pouvais pas être résumée à ça. Fifi Brindacier est un beau pied de nez et j’aimerais bien m’arrêter là-dessus et me dire que j’ai fait le tour de la littérature. Partir sur des petits textes microdiffusés, ce n’est pas un vrai départ. Mais partir sur un essai publié chez Zones avec des articles dans Mediapart, Philo Magazine et France Culture, c’est beau.

Le féminisme punk c’est aussi une quête constante de déconstruction. Est-ce que c’est éreintant de le devenir ?

C’est vrai que c’est compliqué. Agir c’est fatigant. Je me suis cramé la tête, au sens littéral. Ce n’est pas sans danger, ni conséquences. Après, la joie est en proportion des difficultés. L’exaltation, le plaisir, les émotions, le sentiment d’utilité, etc. Lutter est une joie et les moments de victoire sont d’une telle puissance. Ces endroits où tu n’as plus peur de rien, ni de personne. T’es sur un bateau pirate, tu t’éloignes et les regards des gens restés sur la côte ont de moins en moins d’impact sur toi. Et puis ça crée des liens indéfectibles avec celles qui m’entourent. Ce sont des relations qualitatives que tu trouves de moins en moins dans la vie normale.

Vous remettez tout en question, dont le vocabulaire. « Femmes », « queer », sont pour vous des termes galvaudés et remplis d’un tas de choses. C’est important les mots que l’on choisit ?

Les mots qui sont inventés dans des contextes radicaux ou d’activisme politique, dès qu’ils franchissent le monde normal, ils sont vidés de toute leur charge subversive. Il n’y a qu’à voir le mot queer, bienveillance, intersectionnel. Pourtant, il y a des concepts réfléchis derrière. Il y a 10 ans, l’idée de care était énorme. Maintenant, il se retrouve dans des sphères de développement personnel, etc. Même chose avec queer et féminisme, tu te retrouves avec un badge ou un t-shirt de chez Zara et le mot dessus. La seule solution est donc d’inventer constamment de nouveaux termes et d’accepter qu’ils soient déchargés. Mais ce n’est pas grave, on en créera d’autres.

C’est le risque en imprimant en grand « FéminiSpunk » sur la couverture d’un bouquin…

Absolument. Mais peut-être qu’à un moment des historiennes retrouveront son sens premier et reviendront à la source ou inventeront un autre mot. Après, spunk ça veut aussi dire sperme en anglais… Peut-être qu’il va résister au mainstream un peu plus longtemps. En tout cas, dans le monde anglo-saxon ça passera difficilement. Mais si un jour il y a des t-shirts barrés d’un « spunk », ce sera tout de même très drôle…

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