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Big data à la plage

2 juillet 2020
par  Nicolas Taiana
( Demain, après le virus... , Presse écrite )

Cet été, les Belges pourraient se tourner massivement vers leur littoral. Pour les compter, et prévenir leurs flux vers les plages, des caméras intelligentes sont installées à la côte. Reportage sur la Westkust, où La Panne, Coxyde et Nieuport ont toutes adhéré à un projet qui pose la question du respect de la vie privée.

C’est un homme, en or, qui chevauche une tortue géante. Installé sur sa luxueuse carapace, il semble fixer l’horizon, pourtant monopolisé par les immeubles résidentiels. La sculpture, réalisée par Jan Fabre, porte un nom à valeur d’objectif : Searching for Utopia. A Nieuport, au confluent de l’Yser et de la mer du Nord, la mise en scène relève plutôt de la dystopie. Les vacanciers la contemplent, les caméras les surveillent. Et, bientôt, un nouvel appareil quadrillera la zone. A l’initiative de Westtoer, l’office de tourisme de Flandre-Occidentale, plusieurs communes du littoral ont choisi d’investir dans des caméras dites « intelligentes », parce que capables de compter les passants, autrement dit de mesurer l’affluence à la côte, en vue d’une saison estivale dont le climat s’annonce particulier.

Comme Jan Fabre, Ingrid et Alain viennent de la région d’Anvers. Sur l’un des bancs qui longent l’oeuvre, les deux quinquagénaires marquent une pause. Cette année, ils ont privilégié le sable belge. Une première depuis longtemps, que des milliers de compatriotes devraient reproduire, mais qui comporte quelques règles. Des marquages au sol indiquent le sens de la promenade et, à Nieuport, il s’agit de les respecter pour ne pas, déjà, se faire réprimander par les locaux. « Il y a un certain manque de discipline. Les gens ne suivent pas les signalements », regrette Alain, en réajustant sa casquette rouge. Normal, la municipalité nieuportoise est encore dans les préparatifs. Elle a engagé des coaches, voués à aiguiller le retour des touristes sur les plages, divisées par des codes couleur. Onze caméras intelligentes sont également prévues à des points stratégiques, sur la digue, les rues commerçantes ou près de la tortue, tandis qu’un partenariat entre Westtoer et Proximus permettra d’extrapoler des chiffres, proportionnels aux connexions sur le réseau de l’opérateur et à sa part de marché dans le royaume. Un double système de « comptage », mis sur place à titre « informatif », précise-t-on, dans le but d’établir des cartes de densité de population en temps réel, consultables sur lelittoral.be, et de pouvoir gérer les flux de voyageurs. En clair, du big data. « Notre centre de crise aura accès à ces données afin de réorienter les citoyens, s’il y a trop de monde à tel ou tel endroit. Nous pourrons ainsi alerter les organismes de trafic, les radios ou publier des messages sur les panneaux des autoroutes, détaille Nicholas Paelinck, chef de corps de la zone de police Westkust, qui martèle le mot d’ordre : « prévention ». Nous espérons surtout que les touristes seront responsables. Même si je pense que nous avons assez d’espace sur nos dunes, on ne pourrait de toute façon pas les repousser. Nous ne sommes pas un Etat policier. » Quoi qu’il en soit, les trois communes de la Westkust (La Panne, Coxyde, Nieuport) ont toutes adhéré au dispositif de caméras intelligentes. « Je parlerais davantage de censeurs optiques, tente Ivan Kusseneers, sales manager chez Citymesh, le fournisseur basé à Oostkamp. Ce ne sont pas vraiment des caméras. Oui, nous allons filmer, mais nous n’utiliserons pas les images. » Perchés à trois mètres de haut, ces « censeurs » délimitent des zones via des lignes virtuelles et comptabilisent les personnes qui les franchissent. Le logiciel qui les gère fonctionne selon un système de edge computing, réduisant à l’essentiel les données transmises, en l’occurrence des valeurs équivalentes à « +1 » ou « -3 ». « Nous avons exploré beaucoup de pistes pour choisir le meilleur système », assure Liesbet Billiet, chargée de la côte chez Westtoer. La régie provinciale s’est activée à la demande du gouverneur de Flandre- Occidentale, Carl Decaluwé (CD&V), et avait étudié une offre pour filmer les plages, finalement jugée trop chère.

Un contrat à 200 000 euros

C’est donc Citymesh qui a raflé la mise. La société flamande ne cesse de s’étendre. Spécialisée dans les wi-fi urbains et les réseaux privés, à l’origine des premiers déploiements de la 5G sur des zones industrielles, la firme a récemment acquis sa licence 4G pour devenir le quatrième opérateur belge. Comme l’a rapporté De Tijd, elle signait, le 9 juin, le contrat des censeurs optiques. L’enveloppe, garnie par Westtoer et les communes concernées, tournerait autour des 200 000 euros. Environ 250 caméras devraient ainsi être installées dans une petite dizaine de municipalités du littoral, malgré un timing serré, compte tenu du lancement officiel de la saison, ce samedi 27 juin. De son côté, Bram Degrieck se montre serein. Le bourgmestre de La Panne (CD&V) enfile son masque, lave ses mains et passe les quelques cartons qui jonchent le sol de la maison communale, pour monter les escaliers qui mènent à son bureau. Alors qu’il sert le café, il énumère ses « grandes manoeuvres » : 6 500 mètres carrés de planches sur les plages pour baliser les distances, vingt étudiants mués en stewards, vingt censeurs optiques de Citymesh pour un coût estimé à 20 000 euros et un recensement des véhicules qui entrent sur le territoire, grâce aux caméras ANPR de la police, le tout centralisé par safesummer.be, site créé spécialement pour l’occasion. « Notre objectif, c’est de communiquer et de convaincre les gens de venir à La Panne. 40 % de nos visiteurs sont Français et nous avons déjà l’avantage de devoir respecter plus ou moins les mêmes mesures », pose le maïeur, qui dit comprendre la méfiance à l’égard des caméras intelligentes, déjà testées à Roulers depuis le début du déconfinement. Informée de leur arrivée sur la côte par voie de presse, l’Autorité de protection des données (APD) est montée au créneau dès le 10 juin, évoquant un projet qui « semble comporter des risques élevés pour les individus », puisque les capteurs pourraient les identifier et ainsi porter atteinte à leur vie privée. L’APD a contacté les intéressés (Citymesh, Westtoer) et suit le dossier de près. Chez Citymesh, on le répète : « On compte, rien d’autre » et « les images sont automatiquement supprimées ». Même son de cloche à Proximus : les données collectées sont « anonymisées » et « agrégées », selon les normes européennes imposées par le RGPD, pour un dispositif déjà utilisé lors de week-ends prolongés ou pour le Tour de France. Le sujet est sensible, animé par la question du tracing, mais aussi alimenté par un solutionnisme technologique qui place les QR codes, les bracelets électroniques ou les caméras thermiques comme autant de remèdes à la pandémie. « Je ne suis pas non plus très fan de Big Brother, préfère ironiser Bram Degrieck, avant de filer à bord de son pick-up blanc. Les gens s’attendent peut-être à ce qu’on voit la couleur de leur maillot de bain, mais ça ne sera pas le cas. »

Une surveillance « positive »

Sur la digue, au bout de la Zeelaan de La Panne, la devanture détonne. Entre les Spiderman, les Minnie et les Hello Kitty gonflables, elle affiche un titre tout à fait de circonstance : « Crisisshop ». Françoise, la vendeuse, présente les lieux et révèle le contenu des rayons. Du shampoing, des jouets, de la crème solaire, des claquettes, bref, « un peu de tout », dans la plus pure tradition des bric-à-brac de front de mer. « Au début, la commune avait dit qu’il fallait une corde de seize mètres par groupe de quatre personnes. Puis, comme la bulle a été agrandie à dix, ils ont changé de méthode », rembobine Françoise, qui entame sa neuvième saison pannoise. « Ces caméras, ça ne me dérange pas. C’est l’un des seuls moyens pour protéger tout le monde. Pour moi, c’est de la surveillance positive. » La formule interroge, mais pas autant que les affaires qui reprennent. Là, Françoise se veut « mitigée ». Dehors, les badauds restent peu nombreux et les rosalies inoccupées, rangées en file indienne. Pour l’instant. Quelques kilomètres plus loin, la promenade de Coxyde est plus agitée. Les premiers vacanciers déambulent devant la grande horloge de la plage, affublée d’une webcam, dont les images figurent en accès libre sur le Net. « On est les champions des francophones. C’est nous qui en accueillons le plus sur la côte, s’autocongratule le bourgmestre, Marc Vanden Bussche. Nous avons fait la demande des caméras auprès de Citymesh avant même que Westtoer ne propose la solution. Nous avons été les premiers à signer. » Cette petite gloire, revendiquée par le membre de l’Open VLD, ancien des Lijst Dedecker, fait de Coxyde la commune la plus armée de la Westkust, avec une « trentaine » de caméras intelligentes. Au niveau des postes de sauvetage, le vert, l’orange ou le rouge seront les couleurs de l’affluence. « Tous les touristes sont les bienvenus, mais on ne sera jamais plein. Cela fait des années que Coxyde n’a pas été noire de monde », grince Mohamed-Ali, patron de la brasserie Dali – en référence à son surnom, moins au peintre espagnol – qui a reçu dix plexis de la part de la commune. « Elle se comporte très bien avec nous, mais je pense qu’utiliser les antennes GSM aurait été suffisant. Les caméras, j’ai l’impression qu’il y a d’autres objectifs derrière. » En d’autres termes : le contrôle, un sentiment de surveillance et d’accoutumance à celle-ci, que craignent plusieurs organismes. Valable trois mois, le contrat signé par Citymesh et Westtoer est « extensible » après la fin de l’été. « Nous devons réfléchir à l’impact plus large que ces dispositifs peuvent avoir sur la société, dans le sens d’une société de surveillance, et des effets sur les comportements des citoyens », explique Manuel Lambert, juriste à la Ligue des droits humains (LDH). « Si nous savons que nous sommes surveillés en permanence dans l’espace public, nous n’agissons évidemment pas de la même manière. » Ce qui n’a pas empêché un homme en or de chevaucher une tortue géante.

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