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BD : notre patrimoine s’évapore

5 février 2021
par  Olivier Van Vaerenbergh
( Tout... sauf le virus ! , Presse écrite )

Faillite des institutions publiques, musées privés, ventes aux enchères, paupérisation des auteurs... Les planches originales de bande dessinée, pourtant parfois considérées comme muséales, filent de plus en plus vers le secteur privé et échappent à l’Etat belge. Un patrimoine en péril.

La bande dessinée fait partie en Belgique, bien plus qu’ailleurs, du patrimoine culturel du pays, avec des figures historiques comme Hergé ou Franquin, des magazines comme Spirou ou Tintin qui ont marqué le Neuvième Art, des éditeurs, des écoles, des auteurs, des librairies, des galeries et même des événements dédiés, comme la Fête de la BD à Bruxelles, qui a fait de celle-ci un véritable argument touristique, avec sa Fête, ses fresques et son « Musée », le Centre Belge de la Bande Dessinée (CBBD, voir ci-dessous) qui vient de fêter ses 30 ans. Un patrimoine culturel incontestable et incontesté donc... mais qui échappe pourtant pour l’essentiel aux collections publiques. Rien ne garantit en effet aujourd’hui que ces milliers de planches originales, pièces parfois considérées comme « muséales » ou « patrimoniales » par les experts, seront encore visibles demain en Belgique, et surtout accessibles à tous : les collectionneurs et les initiatives privées, au futur très volatile, se sont depuis des lustres substitués aux autorités de l’État en ce qui concerne la BD. Un phénomène qui ne va qu’en grandissant, entre la faillite des institutions publiques, la mainmise du secteur privé et la paupérisation galopante des auteurs, ultimes laissés-pour-compte de cette chaîne de valorisation des planches originales, aux conséquentes immédiates pour le public : nos musées ne peuvent plus se les payer.

Aucune politique d’acquisition

Faillite des institutions publiques d’abord : pour retrouver une réelle politique publique d’acquisition et de conservation visant à protéger notre patrimoine BD, il faut remonter à... 1975, à Liège : Jean-Maurice Dehousse, qui n’en était pas encore le bourgmestre, lançait l’asbl « Signes & Lettres » et s’associait au Musée des Beaux-Arts de la ville pour monter une première collection publique belge de bande dessinée, conscient avant tout le monde de la valeur artistique des planches de Jacques Martin, Tillieux, Morris, Macherot, Peyo et autres stars de l’âge d’or de l’après-guerre, souvent liégeois. Pendant trois années brutalement interrompues, le Musée va ainsi acquérir plus d’une centaine de planches originales et souvent des chefs d’œuvre, « tant que celles-ci sont encore abordables, et leur exposition permanente. ». De fait : là où le Musée de la ville de Liège a pu acquérir à l’époque une planche du Gaston Lagaffe de Franquin pour 15.000 FB (environ 350 euros), le même Musée devrait débourser aujourd’hui, pour la préserver pour les générations futures, un minimum de... 150.000 euros.

Cette collection fit l’objet, après 30 ans de sommeil, d’une importante exposition en 2015 à Liège puis Paris, fut à cette occasion officiellement versée au Patrimoine de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et devait donner l’élan d’une nouvelle politique d’acquisition... que personne n’a vu venir.

En réalité, les politiques du pays et de la communauté française ont depuis longtemps délégué toute ambition muséale en la matière à une asbl qui n’a de musée que le nom qu’il se donne : c’est en 1986 que nait l’idée d’un Centre Belge de la Bande Dessinée, « dans les couloirs des éditions du Lombard, par un petit groupe qui s’était arrogé le droit d’être les représentants officiels de la BD » explique un membre historique du Centre. « De sympathiques amateurs et quelques bénévoles enthousiastes plus que compétents, dans un esprit un peu boy-scout. Les visuels exposés en ses murs étaient souvent des photocopies couleurs et les originaux exhibés étaient presque tous issus des auteurs de Dargaud-Lombard ». Un biais éditorial dont Jean Aucquier, nommé en 2008 directeur général du CBBD, depuis démissionnaire, a du longtemps batailler pour se défaire, entre autres en passant une convention pluriannuelle avec la Fédération Wallonie-Bruxelles, lui assurant environ 50.000 euros de subventions par an, assorties d’un certain nombre d’obligations parfois schizophréniques, dont « la valorisation de la bande dessinée patrimoniale » et « le renforcement de la contribution au renouvellement de la bande dessinée belge ». Rien par contre, concernant une éventuelle politique d’acquisition, ni même la nomination du directeur général qui revendique n’avoir... aucun directeur artistique. « Il est ici question de gestion. Gérer l’institution, le bâtiment, son personnel, ses activités... Il ne s’agit pas se prononcer sur ce qu’est, ce qu’était ou ce qu’aurait du être le Centre, même s’il n’est pas figé, et qu’il faut le faire évoluer », nous expliquait ainsi Isabelle Debekker, la nouvelle directrice du CBBD, nommée par le CA de l’asbl dans le chaos il y a maintenant un an : la discrète secrétaire générale et parente des gestionnaires de la brasserie et du catering qui entourent le « Musée de la BD », rue des Sables à Bruxelles, a coiffé sur le poteau quelques spécialistes BD qui s’y voyaient déjà, soulevant l’ire de dizaines d’auteurs belges, dont beaucoup se sont réunis derrière Bernard Hislaire et François Schuiten : « Les manques sont criants depuis 30 ans, explique ce dernier : la notion patrimoniale, le rapport aux maisons d’éditions indépendantes et aux jeunes auteurs, les questions de précarisation, de numérisation, de représentativité à l’étranger... Les béances sont énormes. Avec le temps, et en profitant de la faillite complète des pouvoirs publics autour de la BD, cette petite ASBL s’est donné un rôle qu’il n’assume pas. Il faut enfin se fédérer et obtenir de réelles remises en question ». D’ici là, la ligne « éditoriale » de ce Musée qui se veut plus attraction touristique que centre de conservation (son fonds, jamais complètement inventorié, est surtout basé sur des dépôts effectués par les auteurs ou ayants-droits) est limpide : « Nous n’avons pas de politique d’acquisition parce que nous n’en avons pas les moyens : il n’y a pas de budget pour ce faire », nous a résumé Mélanie Andrieu, responsable de la conservation et des expositions au CBBD : « Il y a bien eu un projet-pilote au niveau de la région il y a deux ans, juste dans le but de centraliser un inventaire des collections existantes sur le territoire, mais il n’a pas eu de suite. Le CBBD reste par ailleurs une structure privée qui vit pour l’essentiel sur ses fonds propres : il reste propriétaire des planches qui lui ont été données, même si nous avons par contrat l’interdiction de les vendre. »

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Le Centre Belge de la Bande Dessinée (Bruxelles)
Les Fondations, demi-solutions

Pour les auteurs, leurs héritiers et ayants-droits, la gestion et la conservation même de leurs originaux est devenu un souci voire un drame, d’abord faute d’interlocuteurs publics, ensuite pour des raisons de casse-tête fiscal : les frais de succession calculés sur les planches originales sont généralement sans commune mesure avec leur valeur réelle, et impayables par beaucoup. D’où cette demi-solution de passer désormais par des fondations. Soit privées comme le fut la Fondation Jacobs - à qui la Justice reproche aujourd’hui d’avoir vendu illégalement des planches originales pour près de 20 millions d’euros ! - soit qualifiées d’utilité publique, comme la Fondation Roi Baudouin, devenue ces dernières années le nouveau pilier de cette (non) politique publique en matière d’acquisition et de conservation de planches originales de bande dessinée : ce Fonds accueille désormais des œuvres originales d’importance, qu’elle promet de conserver et de prêter à des musées afin d’en assurer l’accès et la visibilité, tous en les sortant des vicissitudes du marché. François Schuiten lui-même et la famille de Didier Comès lui ont ainsi confié l’essentiel de leur production ; ce Fonds du Patrimoine de la Fondation Roi Baudouin a également hérité il y a moins de deux ans du fonds de... la Fondation Jacobs. Tout n’est pas rose pour autant : la Fondation, très sélective, a des moyens limités en la matière, et n’est pas à l’abri d’erreurs de jeunesse en terme de conservation et de restauration de papier, plus fragile que la toile : les représentants de la Fondation Roi Baudouin étaient ainsi bien embêtés en octobre dernier en inaugurant la pourtant superbe exposition Comès organisée au musée BELvue de Bruxelles ; les planches originales du maître wallon du noir et blanc ont été restaurées, mais affichent depuis un gondolement important, comme du papier mal séché. Des dégâts parfois irréversibles. Une enquête est en cours en interne pour comprendre ce qui leur est arrivées.

Face à ces errances, ces béances ou ces exclusives auxquelles font face les auteurs ou leurs héritiers, les marchands d’art et les vendeurs se sont rués. Sur un marché du Neuvième Art où les cotes ont littéralement décuplé en 10 ou 20 ans, les ventes aux enchères sont désormais légions, mais s’avèrent encore très volatiles. Rien qu’en novembre dernier se sont tenues – en ligne pour cause de confinement – trois grosses ventes consacrées exclusivement à des originaux de bande dessinée : une vente « Prestige » organisée une fois par an sur le fameux réseau Catawiki, « entrée de gamme » des amateurs d’art ; une vente Christie’s pilotée par les galeristes Huberty et Breyne ; et enfin une vente organisée par l’autre galériste important du marché BD franco-belge, Daniel Maghen. Toutes ont dépassé le million d’euros au marteau, mais seule la vente Maghen (constituées pour l’essentiel de planches de Rosinski, l’auteur de « Thorgal », extrêmement rare sur le marché), a atteint ses objectifs ; les deux autres ont affiché plus de 50% d’invendus, estimés trop chers que pour trouver acquéreurs.

Intérêt spéculatif ou muséal ?

Le besoin des vendeurs et des collectionneurs de valoriser leur collection a eu un autre impact : la multiplication de musées privés ou semi-privés. On ne trouve plus désormais en Belgique, derrière le CBBD décrié, que des structures le plus souvent totalement privées, bâties directement sur la vente d’originaux, ou sur des collections elles-mêmes privées et dont le premier objectif semble parfois plus spéculatif que muséal. Le collectionneur qui donne à voir sa collection en tire immédiatement bénéfice. Et peut aussi en profiter, en mêlant parfois planches et plancher, pour se lancer dans d’ambitieux projets immobiliers. Ainsi l’étrange « Fondation Boon » censée ouvrir ses portes rue de la Senne, dans le centre de Bruxelles, soit un vaste espace d’exposition comparable en mètres carré à la galerie des marchands « Huberty & Breyne » qui a déménagé place du Châtelain, et qui sera, lui, entièrement construit autour de la collection de Philippe Boon, un amateur qui s’est forgé en moins de dix ans une collection forte de 3000 planches, avec des moyens qui semblent démesurés. D’autres initiatives privées ont fleuri ou fleurissent : le musée Hergé bien sûr, financé sur fonds propres ; le MIMA ouvert en 2016 à Bruxelles sur initiative privée ; le MUDIA de Redu, inauguré en 2018 par le collectionneur Eric Noulet qui y exhibe sa collection très diverse mais privée ; ou encore le futur « Musée du Chat » qui doit ouvrir ses portes à Bruxelles d’ici trois ans, fruit cette fois d’un partenariat entre Philippe Geluck et la région bruxelloise, propriétaire des murs. Autant d’initiatives qui valorisent la bande dessinée en Belgique, mais qui ne la protègent en rien ni des marchands, ni de la spéculation.

Cette mainmise du privé sur le marché des originaux de bande dessinée est aussi le révélateur, bien plus tragique encore, de la situation dans laquelle se trouvent désormais nombre d’auteurs belges, précarisés en quelques années par un marché qui s’est retourné en quelques années : si dans les années 70, une poignée d’auteurs vendaient beaucoup d’albums, avec les droits d’auteur afférents les mêmes, aujourd’hui, quand ils travaillent encore, font face à une nouvelle réalité : il y a beaucoup plus d’auteurs et beaucoup plus d’albums, mais dont les tirages ont forcément fondu en proportion. Une chute parfois catastrophique des droits d’auteur qui obligent beaucoup d’entre eux à essayer de vendre leurs originaux – chose rare et sans valeur il y a quelques années encore.

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