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Aspects cliniques de la transe : une première mondiale

20 juillet 2021
par  Julie Luong
( Tout... sauf le virus ! , Presse écrite )

Inspirée des pratiques chamaniques, la transe cognitive auto-induite a fait son entrée dans les laboratoires de recherche. A l’Université et au CHU de Liège, les chercheuses Audrey Vanhaudenhuyse et Olivia Gosseries ont initié une étude sur les effets de cet état de conscience modifiée chez les patients en oncologie.

En 2001, l’ethnomusicologue française Corine Sombrun, en voyage en Mongolie pour réaliser un reportage pour la BBC World Service et alors en grand deuil, assiste à une cérémonie chamanique. Le son du tambour déclenche chez elle une transe intense, durant laquelle elle éprouve la sensation d’être une louve. Le chaman qui préside la cérémonie l’encourage alors à développer son don : ainsi Corine Sombrun deviendra-t-elle la première Occidentale à recevoir le titre de chamane en Mongolie tout en suscitant un intérêt renouvelé pour la transe chez les scientifiques. "Corine était persuadée que la transe n’était pas le résultat d’une intervention des esprits choisissant une personne parmi des milliers d’autres mais un fonctionnement du cerveau différent. Elle a alors eu le courage de s’associer à des scientifiques", racontent Audrey Vanhaudenhuyse et Olivia Gosseries (chercheuse qualifiée FNRS), neuropsychologues au CHU de Liège et ULiège, qui collaborent désormais avec Corine Sombrun.

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© Julie Luong

Un potentiel partagé

Depuis quelques années, les états de conscience modifiée comme la méditation et l’auto-hypnose ont montré leur intérêt dans le domaine de la santé. "Nous savons déjà que l’auto-hypnose donne de très bons résultats chez les patients en oncologie. Elle diminue l’anxiété et la dépression, elle améliore les troubles du sommeil et permet de diminuer aussi la douleur. Les patients rapportent aussi une amélioration des difficultés de mémoire et de concentration." Les deux chercheuses viennent dès lors d’initier une étude, soutenue par le Télévie et la Fondation contre le cancer, pour déterminer si la transe est capable entraîner des bénéfices similaires. Avec la psychologue et post-doctorante Charlotte Grégoire, elles étudieront les effets comparés de l’auto-hypnose, de la méditation (auto-compassion en pleine conscience) et de la transe cognitive auto-induite sur une centaine de patients ayant été traités pour un cancer. Fruit d’une collaboration entre l’ULiège, le CHU de Liège, l’Institut TranseScience (Paris) et Emergences (Bruxelles), cette recherche sur les états de conscience modifiée avec une application clinique est une première mondiale.

"Comme l’hypnose, la transe est un potentiel qu’on a probablement tous ou presque tous, commentent Audrey Vanhaudenhuyse et Olivia Gosseries. Des analyses statistiques doivent encore être réalisées mais Corine Sombrun estime que 95% des gens auraient la possibilité d’entrer en transe." Les patients apprendront à pratiquer la transe à partir de boucles de sons – combinaison de rythmes issus des tambours mongoles et de vocalisations de personnes en état de transe – mises au point par l’ethnomusicologue. "Progressivement, chaque personne qui se forme va trouver comment induire chez elle cet état sans plus avoir besoin des boucles de sons." Mouvement du corps, chant, respiration : les inducteurs personnels sont divers et parfois très discrets. "Une personne experte peut entrer en transe devant vous sans que vous le remarquiez." La transe n’abolit pas non plus la volonté. "Comme dans l’auto-hypnose, on décide quand on veut y entrer et quand on veut en sortir, soit parce que le moment est inapproprié, soit parce que la transe vient toucher des endroits trop sensibles qu’on n’a pas envie d’explorer pour le moment." Car la transe cognitive n’est pas une pratique anodine : elle nécessite donc un apprentissage et un accompagnement. "Les boucles de sons ne se trouvent pas en libre accès pour la bonne raison qu’entrer en transe peut, tout comme l’hypnose, comporter des risques pour des personnes plus fragiles, si un cadre sécure n’est pas instauré", précisent les chercheuses.

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© Julie Luong

Redonner de l’autonomie

L’ambition de cette étude est de mesurer les bénéficies potentiels de la transe sur la douleur, la régulation émotionnelle, la fatigue, les plaintes cognitives mais aussi sur la maladie elle-même. "Nous allons mesurer l’activité cérébrale mais aussi les paramètres tumoraux, la respiration, le rythme cardiaque." Les états de transe semblent par ailleurs entraîner une modification de la force musculaire et de la douleur. "En transe, les personnes rapportent avoir plus de force, ce qui explique qu’elles sont capables de porter de très lourds tambours chamanes. " Plus corporelle que l’auto-hypnose et la méditation, la transe cognitive auto-induite pourrait avoir des effets différents ou mieux convenir à certaines personnes. "L’objectif final, c’est de bien comprendre les bénéfices de ces différentes techniques afin de pouvoir offrir un panel de solutions complémentaires aux patients. Il s’agit aussi d’une manière de leur redonner de l’autonomie en les aidant à trouver en eux-mêmes des ressources, parallèlement à la prise en charge médicale. Ce sera une vraie richesse pour la médecine du futur", résument Audrey Vanhaudenhuyse et Olivia Gosseries. Car l’ouverture de la recherche à ces techniques non médicamenteuses, encore regardées avec une grande méfiance il y a dix ans, témoigne d’un changement de cap important : l’intérêt croissant pour une approche moins dualiste de la santé, les possibles retrouvailles du corps et de l’esprit.

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