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Artistes sous Covid : Apocalypse Now

7 août 2020
par  Claude Muyls
( Le virus de la débrouille , Presse écrite )

De toutes les strates professionelles de notre pays, les artistes figurent dans les plus touchées par la pandémie du Coronavirus. Bon nombre de nos comédiens, metteurs en scène, artistes, mais aussi techniciens, éclairagistes, monteurs, ingénieurs du son, doubleurs, jongleurs, clowns, musiciens, chanteurs… voient leur travail s’effondrer. Cet été ne ressemble à aucun autre : l’homme devient vecteur de mort pour l’homme, passeur de Covid 19.

Jour J

1 juillet 2020, 0 h 10… Phase 4 du déconfinement. Après une longue traversée du désert pour le secteur de la culture, Eric Boschman, le trublion œnologue national, décide de remonter sur les planches avec son one man show « L’âge de la bière » initialement prévu le 15 mars. « Je ne pouvais plus rester dans l’attentisme, je n’ai pas hésité », confiait Eric à la Rtbf. Le vin était tiré depuis longtemps, le public peut enfin le boire même si la salle est remplie suivant les règles sanitaires. Est-ce le verre à moitié plein ou à moitié vide ? Soit, c’est enfin une bouffée d’air pour la culture. Eric, avec son spectacle, entrouvre la porte à une nouvelle espérance. Il devient porte-drapeau de tous ces artistes belges qui essaient de rebondir après une dure période d’oubli.

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Je ne pouvais plus rester dans l’attentisme, je n’ai pas hésité.
© Eric Boschman

Fauché en plein vol

Thomas Ancora, acteur et réalisateur en pleine ascension, avait tourné son premier film « Losers Revolution ». Un titre évocateur ? Notre artiste n’hésite pas à exprimer son désarroi « La date de sortie était fixée au 11 mars, avec une avant première (archi pleine) à l’UGC de Brouckère le 9 mars qui annonçait un joli succès. Quelques jours après, la Première, Sophie Wilmès, annonçait la fermeture des cinémas. Du jamais vu, personne ne savait combien de temps la crise durerait. Heureusement après une semaine de vide, un mouvement de solidarité s’est créé parmi tous les distributeurs. 8 films belges sortaient en VOD Premium. Nous étions contents, malgré le manque à gagner assez énorme. S’ensuivent de longs mois d’attente et d’incertitudes. 6 années pour que ce film voie le jour ; j’avais l’impression qu’on m’avait « volé » quelque chose. La solution ? J’ai recommencé à travailler sur « Culte » mon deuxième long métrage. Aucune stratégie n’est mise en œuvre actuellement pour ma réalisation précédente mais la perte financière avec la baisse d’environ 70% des spectateurs, entraînera pour moi un gouffre financier. Je forme le vœu d’une deuxième vie de mon film grâce aux télés. Il n’y a pas de recettes miracles, chacun vit son histoire selon sa personnalité. Je vis en pratiquant le positivisme. Petit détail, avec mon statut particulier, je n’avais droit à aucune aide des organismes publics ».

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J’avais l’impression qu’on m’avait « volé » quelque chose.
© Thomas Ancora

Reporté ad vitam

Alex Vizorek, notre humoriste intello, ne veut plus « être une œuvre d’art ». De retour en Belgique, il rode son nouveau spectacle prévu initialement le 28 avril au Théâtre de la Toison d’Or » et qui devrait finalement prendre place le 15 octobre. Comme tous les comédiens francophones, il a raté la grand messe du théâtre : le Festival d’Avignon, annulé cette année. « Le confinement, c’était comme une session d’examens où tu te dis si j’ai un jour en plus pour étudier, je vais tout déchirer, sauf que là, j’ai gagné 3 mois de peaufinement » », confie-t-il à l’Echo. « Le pitch de mon second spectacle ? La mort même si ce n’est pas évident depuis l’apparition du virus.. Le métier ? Difficile. D’ailleurs, si le Covid était apparu à mes débuts il y a 10 ans, je n’aurais jamais fait carrière. Comme de nombreux confrères, si la reprise se fait en septembre, « ça ira », si c’est en septembre 2021, humainement et financièrement, ce sera la « cata ».

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Le Covid était apparu à mes débuts il y a 10 ans, je n’aurais jamais fait carrière.
© Alex Vizorek

Le mauvais oeil des féeries

Elles sont un must de l’été. « Les Féeries de Beloeil » attirent chaque année 80.000 personnes, soit 300 cachets d’artistes et un lot de prestations de techniciens. En juin, dans une lettre ouverte aux responsables politiques, Luc Petit, metteur en scène et concepteur, ne décolérait pas. « On nous permet d’aller voir des animaux en cage, mais pas des artistes en liberté… Une organisation comme « les Féeries de Beloeil », pour ne citer que cet exemple d’un secteur sinistré est en attente d’un peu de sollicitude et de réponses à ses interrogations. Quand on a demandé à Churchill de couper dans le budget des arts pour l’effort de guerre, il a répondu : « Alors pourquoi nous battons-nous ? ». L’homme a rebondi : le spectacle est comme un phénix, il renaît toujours de ses cendre. En décembre, Luc Petit Création propose une déambulation magique dans le parc historique du château. Le concept permet de respecter les normes de sécurité sanitaire : un très grand espace ouvert pour un nombre limité de visiteurs répartis sur plusieurs soirées, une circulation de multiples petits groupes. Des illuminations féeriques habilleront les arbres centenaires, des projections éphémères recréeront les espaces en tableaux oniriques. Des centaines de lumignons borderont les rives des bassins et des allées. « Ces lieux ont une histoire, nous en faisons un rêve ».

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Le spectacle est comme un phénix, il renaît toujours de ses cendre.
© Luc Petit

Les oubliés

Elle se bat, cherche et propose. Matilda Ancora, a imposé un personnage avec son spectacle « Rachel la sexologue belge ». Comme toute comédienne, artiste, elle explore divers créneaux dont la réalisation. Son témoignage : « Un jour de mars, tout s’écroule. Annulé, annulé, annulé ! Le désarroi… Mon documentaire de 40 minutes « L’école inclusive, l’école de tous les possibles », le premier du genre, perd sa route. Programmé, avec le Covid 19, je ne le retrouve plus à l’affiche. Mon avenir ? Je possède une confiance en l’univers hors du commun. Je dois tout recommencer. Positive, j’écris la trame de mon deuxième documentaire, espérant décrocher une bourse d’écriture proposée par le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie Bruxelles. A 58 ans, je ne suis « nulle part » malgré mon CV de dingue. Nulle part et donc partout ». Comme beaucoup de marginaux de la culture, elle n’avait droit à aucune aide officielle.

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Positive, j’écris la trame de mon deuxième documentaire.
© Matilda Ancora

La lasagne politique

En Belgique, si on peut faire simple, on fera compliqué. La culture dépend des entités fédérées et des régions pour la gestion courante, Bénédicte Linard n’est-elle pas la ministre responsable en FWB ? Son message : « Le secteur artistique concerne environ 250.000 personnes, il forme 5% du PIB belge et a perdu 93% de ses recettes propres. Parmi ceux-ci, 70% des faiseurs de spectacles se sont retrouvés sans aucune aide financière. Zéro euro pour vivre ou survivre… La plupart gardaient la tête hors de l’eau grâce à des boulots d’urgence qui eux-mêmes ont disparu lors de la crise ». Mais ! Le statut des artistes et autres acteurs culturels dépend du Fédéral pour le volet emploi. Toute mesure touchant ce secteur devient un enjeu politique dans lequel nos querelles communautaires s’en donnent à cœur joie. L’extrême droite flamande ( Vlaams Belang, NVA) s’oppose à la gauche wallonne (PS) sur des points comme l’autorisation de percevoir des droits d’auteur en même temps que des allocations de chômage et de modifier les conditions d’accès des artistes au chômage temporaire. Les Communautés et les régions ont lancé quelques mesures de soutien mais le Fédéral n’a pas encore totalement concrétisé. La culture, dans notre pays est un parent pauvre et le restera. Covid ou pas !

Slogans

« Nous ne nous réveillerons pas après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même en un peu pire » (Michel Houellebecq)

« On va aussi devoir combattre ceux qui nous racontent que demain qu’il va falloir continuer à faire comme avant » (Edgar Morin)

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