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Après le coronavirus, des villes qui se transforment

12 juin 2020
par  Louise Tessier
( Demain, après le virus... , Presse écrite )

Pendant le confinement, des mesures ont été prises pour donner plus de place aux piétons et aux vélos dans les métropoles. Loin d’être anecdotiques, ces décisions pourraient bien être le symbole d’un changement en profondeur de l’architecture urbaine.

Au Bois de la Cambre, joggeurs et poussettes se serrent de nouveau sur les trottoirs. Dans une partie du parc bruxellois au moins, les voitures ont peu à peu repris leurs vieilles habitudes. Pendant près de trois mois, des rues entières ont été fermées à la circulation pour permettre aux habitants de prendre l’air en respectant les distanciations physiques. 40 kilomètres de pistes cyclables supplémentaires ont été tracées dans la capitale, en urgence, pour limiter la fréquentation des transports en commun. Des décisions d’urbanisme dites tactiques car prises face à l’épidémie de coronavirus, qui peuvent préfigurer des changements durables, selon la docteure en anthropologie Chloé Salembier, enseignante chercheuse pour la faculté d’architecture à l’UCLouvain. « Le confinement était comme un test en grandeur nature, qui a permis à tous de se rendre compte à quoi peut ressembler une ville avec moins de voitures. Des dispositifs peu couteux ont été mis en place pour repartager de manière plus égalitaire l’espace public. C’est intéressant, cela permet d’ouvrir d’autres horizons pour penser l’urbanisme de demain ». Aujourd’hui à Bruxelles, environ 70% de l’espace public est occupé par les voitures, que ce soit pour la circulation ou le stationnement. Un chiffre jugé excessivement haut par trois Bruxellois sur quatre, selon une enquête menée par la société YouGov et relayée par le collectif citoyen Les Chercheurs d’Air début juin. « Pourquoi ne pas imaginer une redistribution plus équitable de l’espace public ? », plaide Cholé Salembier.

De tous temps, les épidémies ont été déclencheurs de changements dans les villes. A commencer par le choléra, au 19ème siècle. Persuadés à l’époque que la maladie se transmet par l’eau, les décideurs échafaudent de grands travaux urbanistiques pour améliorer l’évacuation des eaux usées dans les métropoles. « Il y a un mouvement hygiéniste qui va vraiment influencer l’urbanisme, particulièrement avec le baron Haussmann à Paris et l’ingénieur Cerdà à Barcelone », souligne l’architecte urbaniste Benoît Moritz. Les rues deviennent plus larges, pour favoriser leur éclairage naturel et une meilleure aération, les logements sont repensés de manière plus salubre, des parcs sont créés pour amener un peu de nature en ville. « Aujourd’hui on redécouvre ce lien entre maladie et aménagement urbain car nous sommes face à une épidémie pour laquelle nous n’avons pas de traitement ». Le confinement a notamment fait ressortir des inégalités fortes en matière de logement. Être cloitré à cinq dans un appartement exigu ou dans une maison avec jardin joue forcément sur la façon de vivre la situation. D’après l’anthropologue Chloé Salembier, le logement est intimement lié à la question de l’espace public. « Dans les quartiers densément peuplés, les habitants ont d’autant plus besoin d’accéder à l’espace public. Mais on a vu pendant la crise sanitaire que c’est aussi dans ces quartiers là que la police a été la plus répressive face à l’occupation de l’espace. Cela révèle d’importantes inégalités sociales ».

Repenser la relation entre habitat et nature

Face à ces problématiques, le gouvernement bruxellois a mis en place un comité scientifique pour repenser le logement. Président de ce comité, Benoît Moritz estime que la préoccupation concernant la qualité de l’hébergement va s’accroitre dans les prochaines années. Et pas seulement par crainte de nouvelles épidémies. « La question du logement face à la crise se pose également dans le cadre du réchauffement climatique : comment vivre de manière confortable en ville alors qu’il va faire de plus en plus chaud par exemple ». Selon l’architecte, il faut donner plus de place aux espaces collectifs à l’intérieur des logements, et ce de manière qualitative. « Il faut faire des lieux d’habitats des lieux potentiels de confinement, dans lesquels on pourrait avoir une certaine qualité de vie ». Confinés non plus chacun dans son appartement, mais tous dans un immeuble agréable à vivre, en somme. « Il y a des modèles que l’on doit revisiter, comme celui de la cité-jardin qui garantit un accès à un espace vert. Il faut reprendre ce modèle sur base du logement collectif et repenser la relation entre habitat et nature, où le jardin fait partie intégrante du foyer ».

En 2050, l’ONU prévoit que les villes accueilleront 2,5 milliards d’habitants supplémentaires. 68% de la population mondiale vivra alors en milieu urbain. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer dé-densifier les métropoles. Si beaucoup ont rêvé de campagne pendant le confinement, la ville gardera toujours un attrait, estime Benoît Moritz. « Je ne pense pas que l’exode urbain va s’accélérer après la pandémie. C’est la ville qui va s’adapter ». D’après Chloé Salembier, il est d’ailleurs nécessaire d’impliquer les habitants dans ces changements, surtout ceux qui sont « invisibilisés ». « Le tissu associatif a un rôle à jouer dans les transformations urbaines, pour servir de relais avec les publics les plus vulnérables ». Symbole d’un changement qui s’amorce et d’une ville qui se réinvente, le ministre bruxellois de l’Environnement Alain Maron a d’ailleurs annoncé ce 11 juin que l’allée centrale de l’avenue du Roi accueillera bientôt… un champ de céréales.

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