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A Loverval, on soigne au-delà des brûlures

10 août 2020
par  Guillaume Derclaye
( Tout... sauf le virus ! , Presse écrite )

Chaque année en Belgique, des centaines de personnes doivent être hospitalisées pour des brûlures. Dans la majorité des cas, il s’agit d’enfants issus de milieux précarisés. Au centre des brûlés de Loverval, les soins s’accompagnent d’un dispositif social important.

Au pied des terrils, l’Institut médical de traumatologie et de réadaptation de Loveral a été le premier à accueillir un centre des brûlés en Belgique. En 1974, financé par les industries avoisinantes, ce service soigne alors principalement les victimes d’accidents de travail. Aujourd’hui, avec le déclin de l’activité sidérurgique, la brûlure chimique a progressivement laissé sa place à l’accident domestique. Les liquides chauds, les brûlures de contact (les mains sur le four encore chaud, par exemple), et les flammes sont aujourd’hui les causes de brûlure les plus répandues. Au-delà de ces deux cas de figures, le service reste mobilisable en cas de catastrophe, comme ce fut le cas pour Ghislenghien en 2004 ou pour les attentats de Bruxelles en 2016.

En 2013, le centre d’expertise fédéral des soins de santé (KCE) mettait en avant le fait que plus de la moitié des grands brûlés sont âgés de moins de 16 ans, avec une grande majorité (50 à 80%) d’enfants de moins de 5 ans, comme cette petite fille qui réapprend à marcher après une greffe de peau aux deux pieds. Le service se veut polyvalent et pluridisciplinaire, il doit en effet pouvoir s’adapter à toutes les situations. « Certains jours, tu joues au football avec les enfants alors qu’à côté il y a des patients intubés », résume le chef de service Jean-Noël Vandebenderie. La polyvalence est pensée jusqu’au bout. « Les chambres sont équipées pour la réanimation, on peut aller jusqu’à opérer en chambre. »

L’explosion

Ces dernières semaines, contrairement aux craintes de l’équipe soignante, l’épidémie de Covid-19 n’a pas causé d’augmentation des hospitalisations, tout du contraire. Sur les six centres belges, seuls deux sont restés ouverts : Neder-Over-Hembeek et Loverval. Ce dernier accueille également les brûlés du nord de la France. À la sortie du confinement, « c’est l’explosion », explique Jean-Noël Vandebenderie. Ce qui change pour les patients, c’est surtout l’absence des visites pendant le confinement, aujourd’hui limitées à 30 minutes par jour.

Pour le moment, les causes des hospitalisations sont multiples : explosion de foreuse, retour de flamme, incendie, eau bouillante, eau de javel ou encore explosion du domicile se côtoient. Les pansements blancs vont jusqu’à couvrir le corps entier des patients avec, sous les couches, les cicatrices. Des lésions visibles dont l’impact est souvent sous-estimé pour Pascaline Gomez, la psychologue du service. « Les gens ne réalisent pas toujours ce que ça entraîne. Il faut mettre de la crème hydratante, des pansements, faire de la kiné… Elles vont bouger pendant un an, un an et demi. »

Pour Pascaline Gomez, « quand ils sont à l’hôpital, les patients se concentrent sur des besoins primaires. Pour ceux qui ont été intubés, plongés dans le coma, c’est parfois plus compliqué. Ils peuvent avoir vécu de mauvaises choses le temps du coma, entre rêve et réalité, ce qui fait que c’est assez difficile au réveil ». Se reconnecter au monde réel prend un certain temps, parfois accompagné de prémisses d’un stress post-traumatique. De son expérience, la psychologue met surtout en avant la résilience des brûlés. « Dans la brûlure, on voit que les gens ont des ressources surprenantes. Vivre un accident, passer près de la mort fait en sorte que les gens vivent les choses différemment. » Les conséquences de la brûlure sont multiples et peuvent toucher tous les aspects de la vie. Le KCE épinglait notamment l’apparence, la situation financière, les relations avec les autres ou encore le fonctionnement physique, psychologique et social (par exemple, l’intégration professionnelle ou scolaire).

La pathologie du pauvre

Derrière les accidents domestiques qui mènent au centre des brûlés, se cachent souvent des personnes issues d’un certain milieu social. Comme le met en avant le chef de service, « la brûlure, c’est la pathologie du pauvre. Cela m’a marqué quand j’ai commencé. On accueille une grosse frange de population qui est paupérisée, qui fait comme mes parents en 1960. On fait chauffer l’eau sur la cuisinière, on trébuche et on renverse la casserole… ».
Parmi les 6 centres belges, Loveral a une spécificité : le social. Une réalité que les autres centres de brûlés rencontrent également, mais dans une moindre mesure. Le bureau de l’assistante sociale, Christine, se trouve à l’entrée du service. Contrairement à d’autres centres, elle se porte systématiquement à la rencontre de tous les nouveaux arrivés afin de leur présenter la Fondation des Brûlés. Cette dernière apporte une aide financière aux victimes de brûlures. Il y a plusieurs années, divers mécanismes ont été mis en place pour rendre les soins accessibles, mais de nombreux produits, comme les onguents ou les habits compressifs ainsi que certaines prestations alourdissent la facture.

Alors, chaque trimestre Christine et ses confrères des autres centres se rassemblent afin de présenter leurs dossiers à la Fondation. A chaque fois, elle arrive les mains pleines. « Quand j’arrive avec mes dossiers sous le bras, tout le monde soupire dans la salle, car il faut à chaque fois présenter la situation dans son entièreté », raconte-t-elle. En effet, à chaque séance, l’assistante sociale présente une cinquantaine de dossiers, alors que ses homologues n’en présentent qu’une quinzaine au grand maximum, et bien souvent moins.

« L’accompagnement social peut durer des années, ce n’est pas parce qu’on sort de l’hôpital qu’on ne revient pas. » Elle prend notamment en exemple ce patient suivi depuis 1988, mais malheureusement décédé en 2016. Très souvent, Christine se confronte à la difficulté d’obtenir les documents nécessaires et doit jongler avec les CPAS, les administrateurs de biens… C’est ce suivi au long terme et plural qui a plu à Jean-Noël Vandebenderie. « Au départ, je venais pour un remplacement qui ne devait durer que trois mois et retourner aux urgences, mais je suis resté. Ici, les gens reviennent te voir même 10 ans après parce qu’ils ont vécu dans un milieu protégé pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois. » Une présence que les anciens patients leur rendent bien. Brûlée à une jambe mi-mars, au tout début du confinement, cette namuroise chante les louanges de l’équipe. « Tu n’as même pas besoin de parler, ils captent ce qu’il se passe ».

Au-delà d’être la pathologie du pauvre, c’est également le parent pauvre de la chirurgie, explique la docteure Nadine Hans. « Et ça risque d’être de plus en plus compliqué », confie-t-elle. Les cours qui portent spécifiquement sur les brûlés n’existent que depuis seulement quelques années dans les facultés de médecine, et les assistants ne se poussent pas au portillon, faute d’une rémunération compétitive par rapport aux autres spécialités. Cela faisait d’ailleurs quelques années que personne n’était venu apprendre aux côtés des deux chirurgiens du service.

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